Montréal symphonique: au pied du mont Royal, à la hauteur de la montagne

Diane Dufresne a interprété «L’hymne à la beauté du monde» lors de «Montréal symphonique».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Diane Dufresne a interprété «L’hymne à la beauté du monde» lors de «Montréal symphonique».

Partout, à perte de vue, des chaises pliantes, dépliées. Des gens, de tous âges, confortablement installés, attendent l’heure. Ils sont 80 000, là depuis longtemps, pour la plupart. Ils contemplent inlassablement cette scène en forme de gigantesque instrument : tout un pourtour de tubulures géantes, comme si Casavant Frères avait sorti pour l’occasion la mère de toutes les grandes orgues. C’est un spectacle en soi. Une Maison symphonique en plein air, dirait-on, déménagée pour l’occasion. Rien de trop beau pour le grand événement de fin d’été des célébrations du 375e anniversaire de Montréal. On a même réquisitionné le mont Royal, pas trop mal à l’aise en la circonstance (oui, c’est un clin d’oeil à la chanson de Beau Dommage, écrite par Pierre Huet, composée par Robert Léger). J’en jurerais, les organisateurs ont dit au ciel couvert : d’accord pour les nuages ce samedi, mais pas de pluie. Cela se veut une soirée historique, la fois où l’on aura réuni les trois grands orchestres symphoniques montréalais : tout a été prévu.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Martha Wainwright

Prennent place les quelque 300 musiciens de l’OSM, de l’Orchestre métropolitain et de l’Orchestre symphonique de McGill, plus tassés sur scène que les spectateurs dans leurs chaises. Ça y est presque. Ça y est. C’est prêt. Le spectacle, après cette mise en place déjà spectaculaire, peut commencer. Le chef d’orchestre (d’orchestres ?) Simon Leclerc arrive, présenté hors champ par Monique Giroux, qui signe la mise en scène. C’est parti. D’entrée de jeu, première évidence : trois orchestres symphoniques, cela ne sonne pas comme un seul qu’on ferait entendre trois fois plus fort. C’est plus vaste, pour le même volume. On entend le nombre. C’est un peu comme les séances d’enregistrement de Phil Spector au début des années 1960, quand il entassait dans le studio trois batteries, quatre pianos, et ainsi de suite. Cela produit un son plus dense, plus compressé aussi. Puissance et proximité.

Un peu du printemps des Quatre saisons de Vivaldi avant Les deux printemps de Daniel Bélanger : je reconnais bien là le sens du lien thématique cher à Monique Giroux. La version est remarquablement arrangée, au-delà de la simple transposition. C’est de très bon augure. Envergure et majesté. Cela répond à l’exigence de base : que la rencontre entre ces orchestres, ces interprètes et ces chansons ait véritablement lieu. Un vrai mariage.

Le bel équilibre

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Elisapie Isaac et la chanteuse classique Béatrice Deer.

C’est tout aussi vrai pour Elisapie Isaac, qui partage son chant de gorge avec la chanteuse classique Béatrice Deer. À la fin, l’orchestre s’interrompt, il n’y a plus qu’elles, face à face. C’est peu de dire que ce spectacle y va fort d’emblée, avec des interprètes capables de pousser la note. Après Bélanger, on renchérit avec les Wainwright, Rufus et Martha. Lesquels viennent chanter à la pointe d’un prolongement de la scène en forme de flèche. Les orchestres ne sont pas relégués à l’arrière pour autant. Bel équilibre : l’accompagnement ne disparaît pas, les chanteurs non plus. Tout le monde est au service de tout le monde.

Équilibre des genres aussi : la soprano Marie-Josée Lord vient rappeler qu’un orchestre symphonique peut fort bien jouer un extrait d’opéra, fût-ce devant un très large public qui n’y est pas habitué. Il ne s’agit pas de la série des concerts pop de l’OSM. Du classique tout seul, cela peut rejoindre aussi le plus grand nombre. Belle démonstration.

Tout est permis, en fait. Un arrangement qui allie Un jour, un jour (de Stéphane Venne, thème d’Expo 67) et Deux par deuxrassemblés (l’imparable de Pierre Lapointe). Notez le lien façon Monique : un, un, deux, deux. Lapointe, dans un habit à bandelettes de couleurs, se dandine sur la flèche. Les multitudes et le symphonique ne l’intimident pas : il s’en nourrit, tête haute. Bonne chance pour suivre ça. Changement de ton : du slam symphonique. DJ Champion avec M-Mo. Et puis une haie de tam-tams et tambours, avec le chanteur Liam. Et une chorale. Je me demande s’il n’y a pas plus de monde sur scène que de spectateurs au pied de la montagne. Il y a vraiment foule à la grand-messe du 375e.

Un échantillon de Carmina Burana avec ça ? Ce n’est pas nécessaire, mais indéniablement, ça plaît. Beaucoup. À mes oreilles, que l’on joue le thème des Belles histoires des pays d’en haut (encore une idée de Monique Giroux, je gage) est autrement plus touchant : c’est à nous. Plus approprié. Moins applaudi, pourtant : ainsi va la mémoire. Apprécie-t-on Marie-Nicole Lemieux chantant Mahler ? J’entends quelqu’un dire, pas loin de moi : « C’est là que je débarque… » Cela ne manque pourtant pas d’élan, dans le contexte.

Les limites de la proposition

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Coeur de Pirate

Certes, la foule acclame Isabelle Boulay chantant J’ai souvenir encore avec un surcroît d’enthousiasme. Pareil pour Coeur de pirate, dont la chanson Crier tout bas se prête particulièrement bien à l’adaptation symphonique : c’est quand même la chanson populaire qui l’emporte dans cette soirée. C’est bien pour cela qu’on l’appelle populaire, cette chanson! C’est déjà beau que les arrangements soient intéressants, qu’ils magnifient les chansons. Et que du Prokofiev s’insinue là-dedans sans rupture de ton. Qui plus est, cela va bien avec les projections sur les tubulures, synchros et impressionnantes.

Un Wyclef Jean qui reprend Ne me quitte pas ? Je suis moins certain que cela convienne, mais le public apprécie. Gone Till November des Fugees ? On comprend que c’est l’occasion de dénoncer le white supremacy et Donald Trump. D’accord. Drôle d’enchaînement avec le thème de Casse-noisette et le fabuleux et inusable thème de La soirée du hockey : un peu fourre-tout. Vous savez quoi ? Le hockey remporte la partie.

Même Leonard Cohen est venu chanter

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pierre Lapointe

On passe à un autre niveau quand la tribu des McGarrigle-Wainwright-Lanken vient chanter Entre Lajeunesse et la sagesseet La complainte de Sainte-Catherine. Ceux et celles-là, en folk autant qu’en symphonique, ne dispensent que de la beauté, en exquises harmonies. C’est à la fois complexe dans les arpèges et totalement naturel dans le rendu. Trésor national, cette famille ! Et puis Martha chante du Kate McGarrigle (Proserpina), orchestres et chorale rendent hommage à Leonard Cohen (You Want It Darker, dûment sombre, avec Leonard lui-même qui chante d’outre-tombe, piste de voix isolée), et Rufus donne le coup de grâce (oui, mais oui, Hallelujah).
 

La fin s’en vient. C’est déjà une sorte de fin, Hallelujah. Daniel Bélanger revient, et Coeur de pirate également (avec Patrick Watson). À qui la fin finale ? À Diane Dufresne, vous pensez bien. Avec quelle chanson ? L’hymne à la beauté du monde, quoi d’autre (étonnamment mêlée à Oxygène). Toute cette dernière portion est un peu télégraphiée, je trouve, mais il y a des évidences qu’on ne peut contourner. Et Monique Giroux le sait pertinemment. Et les 80 000 spectateurs lui en sont reconnaissants.

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