À quoi servent nos compositeurs?

Simon Bertrand estime qu’il faut «développer l’éclectisme et la débrouillardise chez les jeunes compositeurs».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Simon Bertrand estime qu’il faut «développer l’éclectisme et la débrouillardise chez les jeunes compositeurs».

Ce samedi, dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, la rencontre inespérée entre l’Orchestre symphonique de Montréal et l’Orchestre Métropolitain, intitulée Montréal symphonique, aurait dû être historique. Elle accouchera d’un concert de pop symphonisée. Sommes-nous donc à ce point dépourvus ?

« Trois orchestres sur le mont Royal et c’est comme si nous n’avions pas d’histoire ! » se désole le compositeur Simon Bertrand, qui reconnaît n’avoir « aucun problème avec la pop symphonique », pour en avoir composé lui-même et en écouter beaucoup.« Mais nous avons bel et bien un patrimoine et quelques patriarches, comme Jacques Hétu, Roger Matton, Pierre Mercure ou François Morel », qui, selon notre interlocuteur, auraient trouvé une juste et légitime place dans un tel événement.

Simon Bertrand s’interroge beaucoup sur le rôle du compositeur dans la société. Il a dirigé la rédaction du dernier numéro de la revue Circuit – Musiques contemporaines, intitulé Réflexions sur le métier de compositeur – Identité et singularité. Il avait été auparavant, en 2013, l’auteur d’une lettre ouverte à ses collègues, réflexion saine et pragmatique sur la situation de la musique contemporaine au Québec. Quatre ans plus tard, les choses bougent peu et lentement. Voici l’analyse de ce lucide ancien clarinettiste et saxophoniste, fasciné par Henri Dutilleux, qui a commencé la composition à l’âge de 24 ans en allant squatter les cours de Gilles Tremblay au conservatoire.

Éclectisme et débrouillardise

« Je blâme les établissements d’enseignement. Elles disent aux élèves : “Vous êtes compositeurs de musique contemporaine” et ne les encouragent pas à développer un éclectisme musical qui va leur permettre de gagner leur vie en faisant autre chose que de la musique de concert », constate, interrogé par Le Devoir, celui qui gagne son pain en composant notamment de la musique de film.

Simon Bertrand se demande souvent : « Est-ce notre musique, le problème, ou est-ce le moyen de la diffuser ? » Il en conclut que, forcément, « un compositeur qui sort du conservatoire ou de l’université devrait être le plus souple et éclectique possible : musique de concert, de film, de théâtre… »

« Il faut développer l’éclectisme et la débrouillardise chez les jeunes compositeurs », plaide celui qui est persuadé que « l’avenir d’un compositeur au Québec n’est pas de composer uniquement pour la SMCQ, le NEM et quelques ensembles spécialisés ». Cette considération rejoint celle sur les risques de la tentation d’un repli dans un ghetto académique, sur laquelle Bertrand a mis en garde dès 2013.

 

Pour qui composer ?

Réflexion rare, Simon Bertrand se pose sérieusement la question : « Le public de la “grande musique” est-il vraiment notre public ? » En d’autres termes : « Le fait d’aimer Brahms prédispose-t-il à apprécier Varèse ou Thomas Adès ? »

Sachant que, par ailleurs, « les orchestres, ici, n’osent même pas programmer du Bartók et du Stravinski, alors que la musique du XXe siècle est le bagage des compositeurs », comment imaginer que « le public, gavé de répertoire romantique, peut passer d’un coup de Tchaïkovski à Ligeti ? »

Simon Bertrand engrange ainsi une double réflexion. D’abord sur le public : « Je connais des gens qui adorent le death métal et qui trouvent Ligeti extraordinaire. Il y a peut-être un autre auditoire à aller chercher… » Ensuite, sur la responsabilité des institutions : « Il faut qu’orchestres et organismes, y compris les festivals, fassent confiance aux compositeurs du passé, du présent et de l’avenir. Nous avons une histoire, un bagage : il faut développer une fierté par rapport au travail des compositeurs, car la frilosité est quelque chose de contagieux. »

La discussion avec Simon Bertrand a ceci de stimulant qu’en dépit des constats, il n’est jamais à la recherche du bouc émissaire : « Nous ne pouvons pas uniquement dire que c’est la faute des médias, qui ne parlent pas assez de nous, ou des subventionneurs, qui ne donnent pas assez de sous : nous avons un examen de conscience à faire. Pourquoi la mayonnaise n’a-t-elle pas pris ? Pourquoi n’avons nous pas réussi à intégrer le travail des compositeurs au terreau culturel du Québec ? »

Des raisons d’espérer

Cette dernière question attend aussi des réponses. Bertrand a déjà évoqué les tours d’ivoire académiques. Il y a aussi le fait qu’en littérature ou cinéma, on ne sépare pas de manière aussi radicale l’art dit « populaire » et l’art dit « savant ». « En musique, avec l’appellation “musique contemporaine”, on s’est tiré dans le pied ; on s’est isolés. » Il soumet aussi à la réflexion le fait que, lorsque « dans les années 60 et 70 » s’est créé « un milieu de la musique contemporaine au Québec », cela s’est « peut-être fait en regardant un peu trop vers l’Europe et pas assez en nous-mêmes sans réfléchir sur qui nous étions ».

Samy Moussa dans Le Devoir, le 27 mai, avait formulé la chose plus crûment en considérant que le Québec avait manqué l’occasion en or de faire de Jacques Hétu son Sibelius national. Simon Bertrand reformule, sans citer de noms : « Gilles Carle, Denys Arcand et Claude Jutra sont les classiques du cinéma québécois. Il fallait des classiques de la musique. Et cela ne s’est pas fait. »

Mais il voit venir un vent nouveau : « Le départ de Gilles Tremblay est d’une certaine manière la fin d’une époque. Nous devons être extrêmement fiers de tout ce qui a été fait par cette génération qui a voulu avec émerveillement et enthousiasme amener la musique du XXe siècle au Québec. Il y a aujourd’hui de jeunes compositeurs qui ont envie de trouver des solutions par eux-mêmes. Aucun organisme au Québec n’est la terre promise et aucun individu n’est le sauveur. Personne n’a de solution magique qui fera que les compositeurs pourront mieux vivre de leur art et seront plus reconnus et intégrés par la culture globale au Québec, mais il y a une débrouillardise et une envie de trouver d’autres manières de fonctionner. »

2 commentaires
  • Robert Roy - Abonné 19 août 2017 21 h 18

    Montréal symphonique

    Quel gaspillage de ressources que de mettre cette formidable armada instrumentale au service de la pop!

    À mon avis, comme le souligne Simon Bertrand, il s'agit d'une occasion ratée, qui aurait pu être celle de créer une pièce originale et historique de grande envergure qui aurait servi à consolider les assises de notre musique québécoise et à mettre en évidence un de nos grands compositeurs ou, encore, un jeune talentueux. Et à nous inculquer un peu de fierté nationale. Mais on n'en a que pour la chanson.

    On assiste malheureusement à une véritable «popisation» de notre culture musicale.

    En outre, ceux qui ont le malheur de questionner certaines orientations mises de l'avant par nos décideurs se font peinturés dans le coin en étant qualifiés de «chialeux». C'est classique.

    M'enfin!
    Joyeux 375e quand même ;)

  • Michel Gonneville - Abonné 20 août 2017 16 h 35

    Précisions

    1) C’est un dilemme des institutions de formation professionnelle que de faire assimiler en quelques années à de futurs compositeurs de « musique de concert » un patrimoine de plusieurs siècles, tout en sachant que cet unique domaine d’activité ne leur rapportera qu’un revenu annuel minimal… C’est souvent « sur le tas » que ces compositeurs, devenus « professionnels », apprendront à se débrouiller avec les musiques dites « fonctionnelles » ou « commerciales ». Mais, par ailleurs, très peu de ceux qui entrent dans les programmes universitaires préparant spécifiquement à ces pratiques y feront leur beurre…
    2) Tout compositeur se pose la question du public. Si l’un d’entre eux choisit une relative marginalité, c’est son droit absolu, et on se doit de le soutenir, lui aussi, autant que celui qu’un public général s’appropriera plus facilement. Car, comme en sciences, les découvertes les plus étranges peuvent avoir de grandes conséquences. Que seraient Golijov, Adès, John Williams, etc. sans leurs prédécesseurs, et parmi eux, quelques avant-gardistes assez radicaux ?
    3) Si les compositeurs québécois des années 60 et 70 ancraient leur démarche dans celles des maîtres européens, la génération qui suit avait déjà d’autres nécessités. Les compositeurs de l’étranger sont toujours étonnés de la diversité esthétique pratiquée au Québec, développée au sein d’un milieu musical historiquement moins riche que celui de l’Europe.
    4) Si un examen de conscience est nécessaire de la part des compositeurs, la question fondamentale devrait être non pas « comment plaire au public ? mais « comment puis-je ME plaire ? ». En assumant le plus intégralement possible leur sensibilité, leur goût et préférences musicales et en laissant cette personnalité musicale s’exprimer dans le corps-à-corps avec la matière, puisqu’ils partagent des gènes esthétiques avec au moins une partie du « public », leur œuvre devrait trouver résonance chez des esprits de bonne volonté.
    Michel Gonneville, compositeu