Plonger dans la cave aux 78 tours

Plusieurs 78 tours de Louis Armstrong ont été numérisés grâce au Great 78 Project.
Photo: Eddie Adams Associated Press Plusieurs 78 tours de Louis Armstrong ont été numérisés grâce au Great 78 Project.

Le mélomane ordinaire ne peut aujourd’hui retrouver qu’une assez petite partie de la musique issue des lourds et fragiles 78 tours de la première moitié du XXe siècle — et souvent la plus aisément commercialisable. Mais le patrimoine ne s’arrête pas à ce qui vend, rappelle The Great 78 Project, qui propose à ce jour un choix bigarré de quelque 26 000 titres numérisés, illustrés et téléchargeables gratuitement.

Les premières minutes que l’on passe sur la plateforme Web où sont rassemblés des titres enregistrés grosso modo entre 1902 et 1957 créent un sentiment de frétillement en même temps qu’elles donnent le tournis.

C’est qu’on trouve de tout sur ce site mis en place à l’initiative de l’organisme à but non lucratif Internet Archive, avec la collaboration d’ARChive of Contemporary Music et de l’entreprise de numérisation George Blood LP. Il y a du Bing Crosby, du Louis Armstrong, du Guy Lombardo, un peu d’Édith Piaf et d’Aznavour. Mais aussi et surtout des trouvailles, des méconnus et des inconnus, des musiques populaires et des polkas, du bluegrass, de la musique de Noël, de la musique hawaïenne, etc.

 

 

« Ce n’est pas “la meilleure collection de blues” ou la “meilleure collection gospel”, c’est tout ce que les gens nous ont donné, et on a été pas mal chanceux dans certains cas », raconte au Devoir Bob George, directeur d’ARChive of Contemporary Music, installé à New York depuis 32 ans.

« OK, on ne va pas s’ennuyer là-dessus », lance d’emblée l’historien de l’art Sébastien Desrosiers au sujet de ce grand recueil numérique de 78 tours. « Ce n’est pas du Alan Lomax 2.0, mais c’est de l’archéologie sonore, dit celui qui défriche le patrimoine oublié de la musique québécoise sur son blogue Mondo P.Q. J’aime bien que ce soit touffu et que ça ne se limite pas à des disques très rares. Pour comprendre une époque, il ne faut pas seulement se rapporter aux grandes oeuvres et aux grands maîtres, mais voir tout le reste. »

Dispute et collaboration

Le projet est né il y a deux ans, mené par Bob George et Brewster Kahle, qui est à la tête d’Internet Archive. Les deux hommes se sont d’abord disputé pour le nom du site Web Archive.org, mais ont fini par devenir amis, et même mener quelques projets ensemble.

« Brewster a eu cette idée autour des vieux enregistrements 78 tours qu’il aimait beaucoup, raconte Bob George. Il y en avait si peu qu’on pouvait entendre et il y avait si peu d’intérêt pour la réédition qu’on s’est dit qu’on pourrait les numériser. Il m’a demandé de construire une collection, et on a maintenant la deuxième plus grosse en Amérique, après celle de l’Université de Californie à Santa Barbara. »

Le site compte à ce jour presque 26 000 chansons, et M. George a pour cible de faire monter ce nombre à plus de 250 000.

Un projet ambitieux

Le projet, même à son état actuel, est ambitieux. Chaque disque est nettoyé, séché, pris en photo et numérisé avec une technique particulière. Les disques 78 tours ayant évolué au fil des décennies, la compagnie George Blood LP utilise simultanément quatre bras de lecture avec des aiguilles différentes lors de la numérisation, qui doit se faire en temps réel. Ainsi, plusieurs fichiers sonores de différentes qualités sont proposés pour chacune des chansons.

« C’est ce qui est bien avec Internet Archive, ils n’ont pas peur des gros projets stupides du genre ! Stupides parce qu’ils sont intimidants, précise Bob George. Les universités ou les grosses organisations attendent que l’argent arrive, elles font des demandes de bourse, et quand l’argent s’assèche elles arrêtent de travailler. Alors que là on a trouvé un partenaire avec qui on sait qu’on va terminer le projet. »

Aux dires du directeur d’Archives Montréal, Louis Rastelli, le travail du Great 78 Project est bien ficelé. « On est excité par l’amélioration des logiciels qui gèrent de grandes collections d’archives, qui peuvent être parfois assez banales dans la présentation, dit-il. Là, c’est bien présenté, on voit les étiquettes en couleur, on peut laisser des commentaires. Mais depuis plus de 20 ans, Archive.org, c’est la norme pour les archives en ligne, c’est les pionniers, si on peut dire. »

Martin Duchesne, p.-d.g. de la boîte musicale Espace XXI, est plus mitigé devant l’exercice. « C’est un gain pour l’histoire, oui, mais 26 000 fichiers, c’est énorme, et ça s’adresse à qui ? dit celui qui a numérisé et endisqué plusieurs pièces du patrimoine canadien. C’est la même chose qu’avec iTunes, d’une certaine façon. Quand tu as tapé “Madonna” ou “Beatles”, après, tu te grattes le menton et tu te demandes quel nom rentrer dans le moteur de recherche. Il faut connaître ces choses-là avant d’y aller. Mais ça demeure un objet de référence. »

Le charme du 78 tours

Évidemment, les titres proposés sont parfois baignés de craquements et de bruits de fond, sauf quelques exceptions où le son est particulièrement clair. Bob George mentionne par exemple les deux titres de la chanteuse Lena Horne enregistrés en 1942 sur RCA Victor.

 

 

Mais selon Martin Duchesne, « essayer de trouver de la haute résolution avec des 78 tours, c’est courir après le Graal ». Comme la musique était captée par un cornet, plusieurs fréquences sonores n’arrivaient pas à s’imprimer comme il faut sur la résine de shellac dont étaient faits les épais disques, très peu flexibles.

Toutefois, ce qu’offre le 78 tours, selon Sébastien Desrosiers, c’est « une espèce de vérité ». Tout se faisait en une prise, et pas dans les studios, sans tricherie. « On a souvent l’impression qu’on est plus près des interprètes. »

Ces artistes d’une autre époque fascinent encore Bob George, d’ARChive of Contemporary Music. Quand il tombe sur un chanteur qu’il ne connaît pas, il creuse un peu. « Il y avait cette femme, Aileen Stanley, dont j’ai trouvé le 78 tours dans une pile de bluegrass. On a trouvé que c’était la plus célèbre artiste du début des années 1920 aux États-Unis, elle a vendu un million de disques, plus que Caruso. Et aucun des musicologues à qui j’ai demandé n’avait entendu parler d’elle avant. On peut dire que c’est une leçon pour chaque rockstar ! »

1 commentaire
  • Jean-François Laferté - Abonné 11 août 2017 08 h 01

    Merci!

    Pour cette belle découverte...sonore!
    Jean-François Laferté
    Terrebonne