La journée des musiciennes pour clore Osheaga

Les musiciennes ont volé la vedette ce dimanche, à Osheaga. Sur la photo, Brittany Howard, leader d'Alabama Shakes.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les musiciennes ont volé la vedette ce dimanche, à Osheaga. Sur la photo, Brittany Howard, leader d'Alabama Shakes.

Pas de pluie, ni d’orages, ni même d’artistes ayant connu des « problèmes de transport » occasionnant l’annulation de leur spectacle : après deux jours semés d’embûches, l’organisation d’Osheaga a pu souffler hier, en ce dimanche de clôture de la 12e édition du festival. Or, ce ne sont ni le beau temps ni la tête d’affiche torontoise The Weeknd qui ont volé la vedette de la journée, mais bien les nombreuses musiciennes à avoir foulé les six scènes, spécialement Brittany Howard, leader d’Alabama Shakes, et les rockeuses de Cherry Glazerr.

The Lemon Twigs

Et n’oublions pas aussi The Lemon Twigs, quatuor de Long Island fondé par les frères Brian et Michael D’Addario, qui compte en ses rangs la bassiste Megan Zeankowski — une autre de ces musiciennes qui ont donné du lustre à notre dimanche. Car ça en prend, du caractère et du talent, pour suivre ces deux oiseaux D’Addario qui expulsent un rock imprévisible, eux qui ont visiblement disséqué l’oeuvre complète des Beatles et des Kinks et digéré une bonne dose de rock psychédélique californien.

Pendant les savoureuses ballades soft-rock, Michael, le frisé, sort sa voix de Paul McCartney, ses collègues rempilant avec des harmonies qui viennent du coeur. Quand le rythme s’accélère, les Lemon Twigs prennent des virages honky tonk, glam rock, psyché-rock, prog rock même lorsque le tempo part en vrille. Plus tôt sur cette même scène des Arbres, le chanteur soul britannique Jacob Banks semblait parfois ramener le fantôme de Joe Cocker déchirant sa chemise à Woodstock, les Lemon Twigs ont transformé le pavé du circuit Gilles-Villeneuve en champ de patchouli. Sous le soleil de 17 h, c’était parfait.

Partout, des femmes

Mais revenons aux femmes. Ce n’est sans doute qu’une coïncidence, remarquable néanmoins : elles semblaient être partout sur l’affiche. La DJ Nina Kravitz en clôture, la nocive Yolandi de Die Antwoord, l’envoûtante Yukimi de Little Dragon. Sur le coup de 13 h, en plein soleil scène de la Vallée, les premières notes entendues furent celle de Rosie Valland. Puis celles de Bibi Bourelly et Cherry Glazerr qui se concurrençaient, sur les scènes Verte et de la Rivière respectivement, toutes deux déterminées à placer ce début d’après-midi sous le signe du rock. Le jeune quatuor californien Cherry Glazerr nous a tiré l’oreille avec son garage rock mal équarri, corrosif jusque dans la voix criarde de Clementine Creevy. Comme prendre un troisième espresso pour être certain de bien démarrer la journée : dommage que la foule ait été si clairsemée, le groupe méritait plus d’attention.

Ensuite, entre 14 h et 15 h 30, on a eu droit à un combat de pop-dance sur les deux scènes principales qui se font face, de la Rivière et de la Montagne : d’abord celle de la Suédoise Zara Larsson, puis celle de la Londonienne Bishop Briggs, qui a clairement gagné le duel. Larsson a certes une jolie voix, mais son répertoire dance passe-partout reste en surface des émotions et nous passe au-dessus de la tête. Bishop Briggs, artiste sur le radar de la presse anglaise depuis un moment déjà, nous avait refroidis par un premier EP qui tombait dans une certaine facilité pop ; sur scène, cette émule de Lorde, version rap/soul, prend du coffre en poussant ses chansons avec hargne et appétit.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le groupe pop-rock Tegan and Sara

Ainsi, il faudra attendre l’arrivée des jumelles Quin, Tegan et Sara, pour que le parterre des scènes principales fasse le plein, ce que même le duo électro-rock new-yorkais Phantogram (Sarah Barthel et Josh Carter) n’avait pas réussi. C’était la foule des grands concerts pour les auteures-compositrices-interprètes canadiennes, qui portent élégamment les influences électro-pop récemment insufflées à leur répertoire. Seul hic, des problèmes de sonorisation sont venus embrouiller les premières minutes du concert — quand celui-ci n’en dure qu’une quarantaine, ça met en rogne. Elles l’étaient, et ça paraissait.

Du côté de l’électro

Nous avons donc quitté les Quin et traversé le site pour atteindre la scène de l’Île, vouée aux musiques électroniques, sans doute la meilleure idée de ce déménagement forcé au circuit Gilles-Villeneuve le temps des travaux de réfection du parc Jean-Drapeau. Avec son plancher flottant sur l’eau, sa scène surélevée, le parterre entouré d’arbres et de haut-parleurs assurant une sonorisation optimale, elle parvient presque à nous faire oublier les quelques problèmes du site temporaire. Le producteur et DJ britannique Daniel Avery, habitué du célèbre club londonien Fabric, a mis la foule dans sa petite poche en construisant un set musclé et rugueux, principalement fait de techno, auquel il injecte les creuses basses du house et du UK garage — et c’est avec Closer de Nine Inch Nails qu’il a quitté les commandes de cette belle scène.

Alabama Shakes

De retour devant les scènes principales à temps pour Alabama Shakes, clou de la soirée. Une petite heure de chansons, pas une seconde de perdue : avec à sa tête l’incandescente Brittany Howard, chanteuse gospel/soul accomplie en plus d’être une fiévreuse guitariste, l’orchestre blues rock, agrémenté d’un choeur, exerce un pouvoir d’attraction assez unique sur un jeune public plutôt biberonné aux rythmes rap et pop électronique.

C’est grâce aux chansons, celles du plus récent album Sound Colour (2015), mais peut-être davantage encore grâce au talent de Howard, une vraie bête de scène qui commande une foule non pas en hurlant, en grimpant sur les haut-parleurs ou en se jetant au sol comme l’ont fait tant de nos rockstars d’antan, mais par la justesse de son émotion, cette manière si naturelle qu’elle a de passer d’une ballade gospel dénudée à un blues rock décoiffé.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La tête d’affiche de la journée de clôture du festival, The Weeknd

Au bout de la soirée, la star torontoise The Weeknd, sa besace remplie de succès mondiaux, aujourd’hui plus près d’une esthétique dance-pop que des atmosphères fines et glaciales du R B de ses fameux premiers mixtapes. On notera que l’homme, à la voix sur scène aussi juste et remarquable qu’en studio, a appris à devenir un performeur beaucoup plus captivant qu’à l’époque de sa première tournée qui avait fait escale au Métropolis il y a cinq ans. Or voilà, la chose ne surprendra plus personne puisque The Weeknd était en concert ici même, au Centre Bell, il y a deux mois à peine, avec un spectacle à peu près identique à celui livré à Osheaga. Un bon concert, mais sans vraiment de magie.