Gilles Tremblay, la mort du patriarche

Le compositeur Gilles Tremblay
Photo: Société de musique contemporaine du Québec Le compositeur Gilles Tremblay

La Société de musique contemporaine du Québec a fait part, samedi matin, du décès, jeudi soir à Montréal, du compositeur Gilles Tremblay. En tant que professeur au Conservatoire de musique de Montréal pendant plus de trois décennies, Gilles Tremblay fut le père spirituel de plusieurs générations de compositeurs québécois. Il avait 85 ans.

« Je ne viens pas d’une famille de musiciens, comme Bach ou Mozart. Mes parents […] ne faisaient pas de musique, mais savaient s’émerveiller devant la nature et mes premières émotions esthétiques proviennent de l’émerveillement de la nature partagé avec mon père. » Ces paroles ouvrent un entretien que Gilles Tremblay avait accordé à son élève Jean Lesage en 1997, dans le cadre d’une émission retransmise par Radio-Canada.

Devenu compositeur, Gilles Tremblay avait gardé de son enfance la quête de l’émerveillement. Son opéra L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau qui dit la vérité (2004-2007) fait ainsi en quelque sorte office de testament artistique.

Si l’oiseau dit la vérité, ce n’est pas un hasard. Après des études auprès de Claude Champagne entre 1949 et 1954 au Conservatoire de musique de Montréal, Gilles Tremblay était allé étudier à Paris auprès d’Yvonne Loriod (écriture et piano) et Olivier Messiaen (analyse). Messiaen, le compositeur fasciné par l’univers des oiseaux, a beaucoup marqué Gilles Tremblay, qui étudia aussi les ondes Martenot avec Maurice Martenot et s’intéressa aux techniques électroacoustiques auprès de Stockhausen.

Primus inter pares

Revenu au Québec en 1961, Gilles Tremblay acquiert très rapidement une stature de primus inter pares parmi les compositeurs québécois. Il se fait connaître par ses cours d’analyse, inspirés de ceux de Messiaen, qu’il donne au Centre d’arts Orford, puis au Conservatoire de musique du Québec, à Québec, avant d’être nommé responsable de la classe d’analyse au Conservatoire, à Montréal, en 1962, et des cours de composition en 1967. Il occupera ces postes jusqu’à sa retraite, en 1997.

Gilles Tremblay a ainsi formé plusieurs générations de compositeurs, tels Claude Vivier, Michel Gonneville, Walter Boudreau, Yves Daoust, Isabelle Panneton, Serge Provost, Jean Lesage et tant d’autres.

Sa réalisation en 1966-1967 de la sonorisation du pavillon du Québec lors d’Expo 67 lui valut de recevoir le prix de musique Calixa-Lavallée en 1968. Membre du conseil d’administration de la SMCQ (1968-1988), il en fut le président entre 1982 et 1988 et le directeur artistique de 1986 à 1988.

Parmi ses oeuvres en vue, l’OSM lui commanda Fleuves, dont la création, en 1977, fut placée sous la direction de Serge Garant, et, en 1986, ses Vêpres de la Vierge furent créées à l’occasion du 850e anniversaire de fondation de l’Abbaye de Notre-Dame de Sylvanès en France.

Walter Boudreau, actuel directeur artistique de la SMCQ, dans le préambule de l’année rétrospective que la Société de musique contemporaine consacra à son patriarche en 2009, voit en Gilles Tremblay notre « héros ». Il le décrit en ces termes : « Gilles Tremblay est un poète, un visionnaire, un explorateur. Voyageur infatigable aux pays virtuels de la création, son corpus musical témoigne d’une curiosité absolument remarquable qui nous transporte depuis Monteverdi jusqu’aux rythmes étourdissants des gamelans balinais ! Amoureux de tout ce qui vit et respire, amoureux des grands espaces, de l’eau, du feu, du ciel et de la terre, Gilles Tremblay nous propose pas moins que l’extase et le dépassement de soi devant autant de Beauté et d’Harmonie… »

Dans la notice biographique que lui consacre la SMCQ, Marie-Thérèse Lefebvre, spécialiste de l’oeuvre de Tremblay, relève que « Tremblay, mieux que tout autre, a su amalgamer dans un tout cohérent ces deux pôles : tradition et modernité. Tout en étant éminemment de son temps, le compositeur a toujours refusé d’être en rupture avec l’histoire du langage ». Elle ajoute : « L’oeuvre de Gilles Tremblay témoigne de sa quête de sens et de son association étroite à la dimension sacrée de l’oeuvre d’art. Même la nature est comprise par lui moins comme réflexion écologique que comme autre moyen de rejoindre le divin. En ce sens, la démarche de Tremblay rejoint jusqu’à un certain point celle d’un Jacques Maritain ou, peut-être plus encore, celle d’un Teilhard de Chardin dont la vision cosmique du monde apparaît comme une lente progression de la spiritualisation de la matière. »

Gilles Tremblay laisse un corpus d’une quarantaine de partitions, dont peu, hélas, pour grand orchestre. Une composition pour baryton, piano et orchestre de chambre, de 1999, s’intitule À quelle heure commence le temps ? Celui-ci fera désormais son oeuvre.