DJ ECP: Haïtien d’adoption

Étienne Côté-Paluck pratique son art depuis la fin des années 1990. Maintenant installé près de Jacmel, il est résident au club Vatican de l’endroit.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Étienne Côté-Paluck pratique son art depuis la fin des années 1990. Maintenant installé près de Jacmel, il est résident au club Vatican de l’endroit.

De l’ancien collègue Étienne Côté-Paluck, on retient souvent le rôle de passeur d’information depuis Haïti, le pays où il a choisi de s’installer en 2010. Cette fois-ci, c’est le DJ qui s’amène au parc La Fontaine ce samedi. Prévu dans la programmation entre Fwonte et BéLO, il offrira, dans le cadre d’Haïti en folie, un DJ set mettant en valeur les tendances musicales actuelles de la Perle des Antilles et les mélanges interculturels qu’il affectionne particulièrement.

Il pratique son art depuis la fin des années 1990, d’abord au cégep, puis à CISM, qui fut sa base musicale. Il a organisé des soirées, s’est associé à l’équipe de Masala, puis, en Haïti, il a poursuivi. Maintenant installé près de Jacmel, il est résident au club Vatican de l’endroit. Depuis trois ans, il a démarré Gadon Blan Productions, sa propre compagnie : « Samedi, je vais avoir un minimum de 50 à 60 % de musique haïtienne. Je vais sûrement jouer un peu d’électro rap haïtien, un peu de raboday, une track de Boukman dans le milieu. Je vais aussi faire entendre des remix de vieux succès haïtiens. »

Ces remixages sont surtout l’apanage de l’house : « Des producteurs font des remix avec du vieux konpa. Ça marche bien chez les plus vieux et les plus jeunes, explique Côté-Paluck. À Pétionville, il y a une petite scène house avec de superbons DJ, et ALCol en est un qui pogne fort en ce moment. De son côté, Gardy Girault a été l’un des premiers à ramener les traditions haïtiennes plus “racines” dans l’house. Il a ramené les tambours de la musique vaudou. Ça a permis une certaine ouverture de l’house qui était plus une copie de ce qui se faisait à l’extérieur. »

Mais le genre musical haïtien le plus populaire est aujourd’hui le raboday. Le DJ raconte : « Le nom vient d’un rythme de tambour vaudou, et de cela est né un style électronique en 2004 qui est un peu comme la version baile funk ou kuduro d’Haïti. Des jeunes ont commencé à faire des montages avec des samplers et des ordis. Maintenant, quand tu te promènes dans les boutiques ou que tu marches dans les rues, c’est ça que tu vas entendre. On doit la paternité du genre à Vwadezil, et TonyMix en est le plus gros nom. »

Mais le genre est mal aimé de l’establishment musical : « Les paroles sont très franches, pour ne pas dire vulgaires, et ça choque la bonne société, mais en même temps, c’est là aussi que tu vas avoir les quatre vérités sur le pays et que tu vas entendre les plus grosses critiques contre les politiciens. Il y a plein de sous-entendus et de références culturelles très locales qui font rire les gens. On a même associé le genre à la pédophilie. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de problèmes, mais c’est la musique que tu entends partout et la danse est celle du rara. Ça ne veut pas dire que le konpa n’est plus populaire, mais c’est pour les plus vieux. Il y a encore des tracks de konpa qui peuvent être de gros succès, même chantées par les jeunes, mais c’est le raboday qui prend le devant de la scène », explique Côté-Paluck.

Et comment se porte le rap ? Réponse du journaliste-DJ : « C’est extrêmement populaire. Tu vas trouver des gens qui rappent dans n’importe quel petit village du pays. Ce qui est pratique avec le rap, c’est que ça te prend juste une radio, et tu peux commencer à rapper sur un beat que tu entends à la radio. » Deux noms à retenir : Barikad Crew et ZATRAP.

Et qu’entend-on dans les clubs aujourd’hui ? « Du raboday, de l’afro house, du rap, du dancehall, tous mélangés ensemble. Je suis supercontent de ça parce que ce sont tous les genres que je joue déjà. » En plus d’être journaliste, DJ ECP est un visionnaire.

Haïti en folie se déroule jusqu’à dimanche. DJ ECP partage la scène avec Fwonte et BéLO au parc La Fontaine, ce samedi dès 19 h dans le cadre du festival

DJ ECP sur BéLO et Fwonte

Sur BéLO : « Pour moi, c’est en concert que tu comprends tout le talent de l’artiste. Il est capable de tenir une foule dans sa main. C’est l’un des artistes les plus populaires et il a une voix exceptionnelle. Il a eu moins d’énormes succès dans les deux ou trois dernières années, mais c’est une figure qui impressionne encore beaucoup les foules et la jeunesse haïtienne, les filles en particulier. C’est un beau modèle pour la jeunesse. »

Sur Fwonte : « C’est un excellent rappeur montréalais d’origine haïtienne, arrivé ici au tournant des années 2010. Ce que je trouve magnifique est que, pour avoir côtoyé des ados, j’ai remarqué que les jeunes de 20 ans ou moins regardent Haïti vraiment d’un autre oeil. Ils ressentent moins de la pitié que de l’admiration. Alaclair Ensemble fait des chansons sur la bouffe haïtienne et d’autres rappeurs reprennent plein de mots créoles dans leur français. Je parle de jeunes blancs becs. Ils disent : “C’est gou !” », ce qui veut dire : “C’est bon !” »