Prendre soin de soi et des autres aux FrancoFolies de Spa

En 2016, les Francos ont eu lieu une petite semaine après le carnage de Nice. 
Photo: John Thys Agence France-Presse En 2016, les Francos ont eu lieu une petite semaine après le carnage de Nice. 

« Bien sûr qu’il y a encore un stress. Plus qu’un stress. » Charles Gardier, qui partage la direction des FrancoFolies de Spa avec Jean Steffens, ne joue pas au scaphandrier qui attendrait au fond d’un plan d’eau ferrugineuse que le danger passe. « Nous avons de grands surcoûts pour la sécurité, c’est certain. Ça a eu un impact au-delà de l’an dernier. »

En 2016, les Francos ont eu lieu une petite semaine après le carnage de Nice. La ville thermale était, permettez l’image, en ébullition : fouilles, contrôles, barrages, la totale. « À la fin du festival, on a soufflé, il ne s’était rien passé. Mais la première chose que j’ai dite à la conférence de presse, c’est : allez dans les festivals. C’est un acte citoyen que d’aller dans les festivals voir des artistes. Ce qui en fait est attaqué par les terroristes, c’est un modèle de société, c’est une manière d’être, on se rassemble, on fête, on échange. Combattre cette peur, cette crainte, c’est combattre le terrorisme. »

« Y a autre chose que j’espère ne jamais regretter de dire, c’est qu’il y a dix fois plus de risques à faire ses courses, à déambuler n’importe où dans une ville. Dans un festival, l’attention à tout ce qui peut se passer d’anormal est aiguisée au maximum. Je pense qu’on est plus en sécurité dans une foule devant une grande scène durant le festival que pendant le reste de l’année à Spa. Il faut donc se raisonner, afin d’éviter de se refermer sur soi-même, ne plus sortir, ne plus être en contact avec les gens autrement qu’à travers les réseaux sociaux. Ce qui est anxiogène, c’est d’être seul, de ne plus se toucher, de ne plus laisser les artistes nous toucher. »

Party sans chichi

Nous sommes nombreux, là, justement, chez Charles Gardier qui me parle terrorisme à un mètre de son terrain de pétanque. En ce mercredi soir, veille du démarrage de la programmation, les artistes et professionnels québécois ont été invités à une soirée informelle par des proches de Gardier, Charles Pirnay et Patricia Van de Weghe, couple de Spadois d’origine, établis au Québec, véritables ambassadeurs des Francos ardennaises et organisateurs de la vitrine promotionnelle des Québécofolies. Klô Pelgag rigole avec Alexandre Désilets près du terrain de pétanque, d’autres écoutent des 45 tours sur le fabuleux juke-box dans le salon, il n’y a pas de traiteur. Un party sans chichi. « Accueillir autrement, on ne sait pas faire. »

Photo: Charles Pirnay En ce mercredi soir, veille du démarrage de la programmation, les artistes et professionnels québécois ont été invités à une soirée informelle chez l'organisateur Charles Gardier (à l'avant-plan). 

Jeudi, Klô reçoit le prix Rapsat-Lelièvre et se produit sur l’une des scènes du Village francofou. Alexandre assure la première partie de… Michel Sardou sur la grande scène Pierre-Rapsat ! Le même Alexandre, avec Tire Le Coyote et Mehdi Cayenne, se la joueront acoustique dans le cadre des Québécofolies. Il y aura aussi Peter Peter, sur une autre scène du Village. « Cette petite fête, c’est à l’image du festival, insiste Gardier, c’est ça que nous ne voulons pas perdre : la convivialité. Le sentiment que c’est un festival — et une ville — où l’on prend soin des gens. »

Et Gardier de rappeler que Spa a été fondée sur cette idée de « prendre soin » : au début, ce sont les nobles qui ont profité des vertus bienfaisantes de la ville d’eaux, mais il y a eu démocratisation au cours des siècles, et les médecins anglais ont fait du nom « propre » un nom commun : « Suffit qu’il y ait de l’eau bouillonnante et on appelle ça un spa, mais il y a quelque chose qui est resté de l’esprit fondateur : il y a toujours eu un volet artistique à Spa, on a toujours voulu soigner les gens non seulement par les cures, mais aussi par les arts. »

Du libre arbitre des « chaisards »

Tous les gens. Gardier n’est pas inclusif par vantardise. Depuis l’an dernier, ceux qu’il appelle les « chaisards » — les gens en fauteuil roulant et autres personnes à mobilité réduite — ne sont plus nécessairement casés dans des zones désignées. « On est assez pionniers dans ce domaine, mais là on a été beaucoup plus loin. Les espaces protégés existent toujours, mais s’ils le veulent, les “chaisards” peuvent aller dans la foule. Et on a vu des choses incroyables. La police nous l’avait déconseillé fortement, mais on l’a fait. Les gens ont été responsabilisés. Si t’es debout devant un môme, tu le fais passer devant, et peut-être aussi sa mère. Pareil pour les gens âgés. Pareil pour les “chaisards” : ils se débrouillent, et sauf exception, les autres spectateurs agissent tout naturellement de façon civile. Ça fonctionne. »

Quelques cris à côté. Quelqu’un vient d’atteindre le cochonnet. Charles a envie de rejoindre ses convives. « C’est ma grande fierté. Oui, le festival connaît des difficultés, comme tous les festivals. Oui, la question de la sécurité nous préoccupe, comme dans tous les festivals. Mais nous tenons plus que jamais à ce vivre-ensemble. » Cette idée de prendre soin de soi et des autres qui tient à la nature même de Spa. « Je n’ai pas de mérite, je suis né ici. »

Sylvain Cormier est l’invité de l’organisme Wallonie-Bruxelles Musique aux FrancoFolies de Spa.