Soirée sans faute sur les Plaines pour Les Cowboys fringants, Lisa LeBlanc et Les Goules

Paraît qu’il faut être au parc de la Francophonie ce mardi soir. Tout le monde l’a dit aujourd’hui, observateurs et habitués du Festival d’été, ça va être la folie (forcément furieuse). Événementielle, l’affiche rap Manu Militari-Jazz Cartier-Migos. J’en témoigne, il y avait des signes avant-coureurs. Tôt, très tôt, la file s’allongeait autour de l’ancien Pigeonnier, et ce n’était pas une file tranquille, vu que de toute évidence, à l’ouverture, le lieu serait vite rempli et qu’il y aurait des refoulés. Fébrilité dans l’air, sécurité resserrée, agitation aux abords de l’entrée. Ça promettait.

Vu de la grande scène des Plaines, devant une petite foule pas énervée, Keith Kouna et ses Goules n’en ont cure. On leur a alloué trois-quarts d’heure, avant Lisa LeBlanc et Les Cowboys fringants, et le vétéran groupe punk de Québec ne va pas rater l’occasion (on pouvait lire ce matin Kouna l’affirmant dans Le Devoir). Ils sont en jupes, robes et bas résille, Les Goules. Et maquillage de clowns de films d’horreur. Dignes de leur légende. Hurlements devant.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Keith Kouna

Car il y a des gens qui sont là pour eux. Une belle poignée d’irréductibles, tout près de la scène, formant une sorte de « mosh pit ». Les autres spectateurs constatent vite que le punk des Goules est plus que vivifiant. Irrévérencieux et demi, ce Kouna de retour avec ses Goules depuis un an déjà, parodiant Kendrick Lamar et sa colère de début de festival, raillant les « piranhas consommateurs », n’épargnant personne. « Tu as bien changé, plaines d’Abraham, avec ton périmètre, tes clôtures, tes fouilles… Mais ce n’est pas ta faute, c’est ce qu’on appelle le progrès… » Ça se termine par une série de solos pour rire, dont une petite démonstration de couille sur clavier (une seule, je ne saurais dire laquelle), du plus bel effet sur les écrans géants. Saisir l’occasion ? Promesse tenue.

Le party de famille

Quand c’est le tour de Lisa LeBlanc, il y a du monde jusqu’au fin fond du site. « C’est nos premières Plaines ! » s’écrie la cowgirl de Rosaireville, bondissant de joie, ce qui fait frétiller les franges de sa chemise western. Ça démarre résolument roots-americana, avec (Self Proclaimed) Voodoo Woman, Could You Wait 'Til I’ve Had My Coffee, City Slickers and Country Boys : trois titres du plus récent album, Why You Wanna Leave, Runaway Queen ? Ça donne le ton. Ça dit : c’est là que j’en suis, me suivez-vous ? Avec l’énergie, la bonne humeur, les riffs de guitare et les pickings de banjo qu’elle y met, faudrait vraiment refuser en bloc la part anglophone du répertoire pour résister.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Lisa LeBlanc

Le fait est que ça répond. Massivement. En récompense, Lisa revient au premier album, avec la même vigueur : J’pas un cowboy, Chanson d’une rouspéteuse pètent le feu. Et puisqu’il s’agit d’une « carte blanche », Lisa, pas gênée, a de la belle visite. « Mes tantes et ma mère », présente-t-elle. Directly from Rosaireville, pour chanter avec elle… Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde. « C’est parce que c’est la chanson qui fait le plus chier ma mère ! » lance Lisa, heureuse de son coup. Tout le monde sourit, dans la tente des médias, parmi les préposés de la sécurité, partout sur les Plaines. Il y a quelque chose d’absolument craquant dans ce partage familial de la grande soirée.

Lisa n’en reste pas là. Voici la bande à Voivod qui vient s’ajouter aux musiciens pour Gold Diggin' et une reprise survoltée du classique de Motörhead, Ace of Spades. Lisa a beau être l’instigatrice, elle n’en revient pas elle-même. « Merci au Festival d’été de Québec de nous permettre de réaliser des petites affaires de même… » Maman Diane LeBlanc revient au rappel, pour chanter Kraft Diner avec sa fille… « C’est de ma famille que vient la musique, précise Lisa, et ma mère m’en a fait, des Kraft Diner… » Je vais vous dire : c’est beau comme la vraie vie, quand madame LeBlanc chante l’harmonie dans les refrains. Mère et fille se regardent, se sourient. Tendresse et fierté sur les Plaines. Tous les invités sont là pour le « party de famille » final, I Love You, I Don’t Love You, I Don’t Know. Dites donc, maman et matantes, est-ce qu’on peut aller coucher à Rosaireville après Les Cowboys fringants ? On est juste 50 000, on se fera tout petits.

Là pour les Cowboys

« Merci d’être venus passer votre mardi soir avec nous autres ! » s’exclame Karl Tremblay, sous les acclamations à grandeur de Plaines. On l’avouera : Les Goules pour se dégourdir, Lisa LeBlanc pour s’étreindre en famille et les Cowboys pour l’explosion, c’est un programme qui se tient autrement que l’affiche insensée Louve-IAM-Cowboys des FrancoFolies de Montréal, qui mêlait maladroitement les clientèles, au détriment du tout premier spectacle du collectif féminin Louve. Pas de malaise ici : rien d’autre qu’une gradation exponentielle dans l’enthousiasme.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Les Cowboys fringants

C’était certes triomphal, les Cowboys à Montréal ; eh bien, c’est doublement l’allégresse à Québec. S’ajoutent des forains pendant La reine, sans doute pour fêter les 150 ans du Canada : grands soldats de bois, clowns, Jean-François Pauzé en grand gamin en bermuda rouge et bas blancs. « Magnifique ! Quel beau moment ! » renchérit Karl. Des drapeaux fleurdelisés flottent dans la foule. Le groupe joue Octobre. On constate : tout ne change pas tout le temps, Les Cowboys fringants sont Les Cowboys fringants, formidable machine de spectacle et mémoire vivante et vivace d’un Québec poing en l’air. Oui, ça se peut encore, et il y a de pleines Plaines pour y croire encore. « Il faut continuer à emmerder tous les bouffons qui nous gouvernent », lance Karl en mot d’ordre. Et les Cowboys d’asséner En berne, comme au temps de Break syndical.

Sûr et certain que pendant ce temps, au parc de la Francophonie, le hip-hop prend sa place, et que tout un monde s’y retrouve. Mais là où il faut être ce mardi soir, la bonne place, c’est aussi au Québec des Goules et des Cowboys, et dans l’Acadie de Lisa LeBlanc. La francophonie se scande, se slamme, mais se chante encore.