Melissa Etheridge et Joss Stone à la PdA: l’âme, en avoir ou pas

Melissa Etheridge
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Melissa Etheridge

Une vraie de vraie, c’est ça : Melissa Etheridge a lancé son show avec Hold On I’m Coming, un classique du soul de chez Stax, associé pour toujours à Sam and Dave, et c’était immédiatement une chanson à elle. L’arrangement n’avait même pas besoin de se distinguer de la mouture d’origine : question d’attitude et d’intensité. Son album de reprises Memphis Rock and Soul, paru en 2016, allait de toute évidence être le coeur vivant de la soirée, mais ça n’allait pas moins être sa sorte de soirée. Une soirée sans distance. « Vous êtes vraiment au boutte ! » a-t-elle tenté en français un peu tout croche. Et puis, en autodérision sympa, elle a ajouté : « I don’t know what I’m saying ! »

On retrouvait notre Melissa, entière et authentique, sans carapace, comme aux premiers jours : la vie a été dure pour elle, mais sa nature irréductible, sa capacité infinie de donner du courage et de l’énergie, rien n’a fondamentalement changé. Marchande de bonheur, elle l’était tout autant mercredi soir à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts que toutes les autres fois, elle qui nous a tant fréquentés. Qu’il s’agisse des refrains puissamment inspirants de son répertoire (I Want to Come Over, I’m the Only One) ou des imparables d’Otis Redding et Irma Thomas (Tramp), des Staple Singers (Respect Yourself), d’Albert King (Born Under a Bad Sign), c’est la même intention, le même résultat : ça fait du bien, ça rend plus humain, ça mobilise. « If you want more respect in the world, you got to respect yourself », a-t-elle résumé en intro à l’hymne rassembleur des Staples.

Melissa Etheridge trouvait tout autant sa joie, à se chanter le coeur bien sûr, mais à jouer des solos sur sa belle guitare électrique : chaque note comptait dans Born Under a Bad Sign. A-t-elle jamais mieux joué ? Elle n’avait déjà pas peur de grand-chose : elle s’assume encore plus complètement, jouissant carrément d’assurer ses propres solos dans une chanson jouée par tous les grands guitaristes de blues. Et voilà le travail !

Oui, tout le monde a entonné Come to My Window, Bring Me Some Water (laquelle n’était pas sur la liste prévue, mais que le Québec a aimée dès 1988, avant tout le monde) : ces chansons sont des célébrations, des affirmations de vie, chaque fois le renouvellement des voeux : oui, Melissa Etheridge, on continue, envers et contre tout ! Merci pour la nourriture de l’âme. Merci de ne jamais faire semblant.

À la recherche de Joss Stone

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Joss Stone

En première moitié, Joss Stone aura surtout montré qu’elle peut encore chanter à pleins poumons. Sans doute voulait-elle montrer qu’elle n’a rien perdu de sa manière soulful, quitte à en mettre un peu trop tout le temps. Il est vrai que celle qui avait été proclamée l’héritière du blue-eyed soul a passablement disparu du radar depuis ses fastes années 2000 et les albums multiplatine The Soul Sessions et Mind Body And Soul. Ce spectacle à Wilfrid était une occasion à saisir. Elle n’allait pas ménager ses cordes vocales.

C’était évidemment très gagnant : le grand public aime toujours les coffres-forts dont les gonds cèdent sous la pression. Joss Stone, en cela, exagère presque par habitude. Elle est un peu beaucoup devenue chanteuse de cabaret chic, ce qui n’est pas en soi un défaut, mais comporte un risque majeur : exacerber les maniérismes, au point de composer une recette-pour-faire-lever-la-clientèle. Sur ce mode, c’était certes fort efficace : la chanteuse ne pouvait être mieux soutenue par ses accompagnateurs aguerris et capables de jouer en souplesse. Section rythmique, cuivres, choristes, il n’y avait rien à redire. N’empêche qu’on était le plus souvent dans les effets prémédités et rarement dans la vérité intérieure de la chanteuse britannique. Ce n’est pas parce qu’elle a servi The Look of Love assez joliment qu’on n’a pas eu la version d’origine de Dusty Springfield dans la tête : l’interprétation de Joss Stone glissait sur la surface de l’émotion, sans jamais y toucher vraiment. Dusty, c’était pour vrai. Reprendre AUSSI le Son of a Preacher Man de la même grande dame tant regrettée, ça parlait fort. Ce n’était pas mauvais, comprenons-nous : c’était juste trop. Sans mesure.

Quand on a connu Dusty avant, et surtout Amy Winehouse depuis (jusque dans sa tragédie), cette façon de surjouer la note, de chercher trop manifestement à jeter tout le monde par terre, était presque instantanément révélée dans sa fabrication. Oui, Joss Stone peut encore être soulful, on le sentait par moments, presque malgré elle : l’âme est là, quelque part en dedans. À l’abri du danger. Dommage. Un peu triste, même. Quand ce fut le tour de Melissa Etheridge, tellement transparente, prêtant totalement flanc, le constat était flagrant comme une gifle. Eh ! L’authenticité, ça fait toujours un peu mal.

Et quand, au rappel, Joss et Melissa ont partagé Cry Baby et Piece of My Heart, les deux étaient pareillement libres, soeurs d’âme. C’est l’effet Melissa. Oui, on peut chanter une chanson après que Janis Joplin l’a menée à son état émotionnel extrême. On peut si on veut. Mais il faut tout donner. Vraiment tout. « Like the way I do », comme le hurle Melissa dans sa chanson la plus emblématique, à la toute fin. Oui, c’est comme ça. Leçon de soul numéro un.