Feist: l’aimer, c’est la suivre

Le nouvel album de Feist est paru à la fin du mois d'avril.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le nouvel album de Feist est paru à la fin du mois d'avril.

Une certitude : le public l’aime, cela se voit et s’entend, ça fait six ans depuis le dernier album de Feist et, sans retenue, on fait la fête à l’égérie indie rock américano-canadienne. Son nouvel album — paru fin avril — est pourtant assailli de doutes, sur elle-même, sa place dans le monde, l’état dudit monde, la difficulté d’être en relation avec d’autres, la fugacité et la nécessité du plaisir. C’est le titre de l’album et de la chanson d’entrée : Pleasure. Un plaisir qu’elle réclame à grands riffs tranchants. Plaisir qu’elle procure, assurément : est-ce aussi évident pour nous que pour elle ? Feist s’aime-t-elle autant qu’on l’aime ?

Chose certaine, Feist n’a pas plus froid aux yeux qu’avant d’avoir atteint la quarantaine des questionnements. « Ce soir, je veux jouer tout le nouvel album pour vous, c’est bon ? » demande-t-elle. Comme si on allait lui dire non. Elle l’a fait ailleurs, l’album complet, mais tient à se justifier quand même : « It’s a jazz festival, we can do what we want, right ? » Et elle donne en effet le disque entier, dans l’ordre. Faut quand même l’oser, quand ça fait si longtemps qu’on s’est vus. Ça suppose une confiance envers ses fidèles. Ou alors un besoin impérieux de plonger.

Tendresse et rage se côtoient, s’affrontent. Par moments, Feist chante tout doucement, en falsetto, à d’autres elle hurle, grinçante, comme si elle appelait Patti Smith et PJ Harvey en renfort. Modulations extrêmes, avec son efficace trio de musiciens. Elle parvient à faire chanter à l’auditoire une chanson que l’auditoire ne connaissait pas (ou peu) avant d’arriver : très volontaire, la foule chante Any Party. Belle façon de conjurer la peur. Et si personne n’avait chanté ? Là réside tout l’intérêt du geste.

Quelque part entre les deux possibilités, doutes et certitudes, la chanteuse vit résolument au présent. Assume ses Lost Dreams (et sa finale déchirante), décrit systématiquement les deux côtés de la médaille dans les situations de sa vie, tout particulièrement dans A Man Is Not His Song. Une chanson qui parle de la part de misogynie dans le chant de l’homme, où Feist cherche à débusquer la vérité du désir derrière le jeu piégé de la séduction. « Cuz a man is not his song/and I am not a story/but I wanna sing along/if he’s singing it for me… » Méfiance légitime, mâtinée d’espoir tout aussi légitime. La volonté de connecter l’emporte.

Le soutien sans réserve

Wilfrid-Pelletier, en ce mardi soir au Festival de jazz, la suit où elle veut, ne manifeste pas la moindre impatience, n’attend pas les chansons plus familières des quatre autres albums. Son public lui ressemble assez, finalement : advienne que pourra, il s’agit d’être avec elle, d’avancer avec elle. Quitte à ne pas tout apprécier : tout est dans l’attitude. Le partage du risque. Ça lui donne des ailes, à Feist, ce soutien en forme de tremplin. Ses morceaux les plus rugueusement électriques font le plus d’effet, c’est normal, on l’a d’abord aimée pour ses guitares sans concession (et parfois dissonantes, c’est exprès), mais la part douce (et souvent triste) du nouveau répertoire trouve ses répondants : Better Be Simple est d’une transparence émotionnelle admirable. I’m Not Running Away est un blues sans carapace, sans vernis, mais non sans beauté. Young Up est presque un slow collé-serré : gars et filles s’approchent de la scène pour danser.

Les gens sont quand même contents lorsqu’arrive un titre connu : My Moon My Man, de l’album The Reminder, paru en 2007. Pas soulagés. Simplement contents, ce qui est différent. Les autres disques seront dûment échantillonnés, sauf le premier : en gros, deux titres chacun, pour Let It Die, The Reminder et The Metals. C’est une sorte de minimum, mais ce n’est pas insuffisant non plus. Avec ses fans, Feist a conclu depuis longtemps le pacte de la liberté. Elle donne ce qu’elle veut, et c’est exactement ça qu’on veut. Pas de doute là-dessus.