Festival de Lanaudière: Ravel creusé avec la rage du désespoir

Alain Lefèvre et Kent Nagano
Photo: Christina Alonso / Festival de Lanaudière Alain Lefèvre et Kent Nagano
Si j'étais Alain Lefèvre, après ce 1er juillet 2017, je ne jouerais plus jamais le Concerto en sol de Ravel, car je voudrais garder, figer et thésauriser dans ma mémoire ce concert-là, cette prestation-là, à ce moment-là. Il n'y a plus de Ravel pour Lefèvre après ce Ravel-là. Un Ravel christique, avec des larmes en dedans, et du sang qui aurait pu perler au bout des doigts. C'était de très loin le meilleur des multiples Concertos en sol que Lefèvre a joués ici dans les 15 dernières années. Il a eu la chance que l'OSM et Kent Nagano, encore si débraillés et nonchalants dans cette même œuvre il y a tout juste quelques mois, accompagnant Marc-André Hamelin lors d'un concert de la série «Haydn et les minimalistes» de sinistre mémoire, soient, samedi soir, d'une tenue irréprochable.

L'heure était grave et intense pour le pianiste. S'est-il fait hara-kiri pour son futur à Lanaudière avec son discours liminaire vitriolé? L'avenir nous le dira. Après avoir rappelé de vive voix qu'il renonçait à son rôle d'ambassadeur du festival, Alain Lefèvre n'a laissé aucune ambiguïté sur les raisons de ce départ. Après avoir souligné la tenue artistique et l'exemplarité du festival de musique classique tel que conçu par le père Lindsay, il a mis en garde contre les forces et pressions qui, en 2017, tentent de dévoyer le rôle de la culture et de mélanger les genres. «Faire disparaître la musique classique de la presse, de la radio et de la télévision est un génocide culturel», a-t-il résumé avant d'appeler le public à être un «juge sévère» à l'égard d'un «festival qui doit rester intégralement et constamment un festival de musique classique». Inutile d'être devin pour comprendre que Lefèvre en doute fort.

Le nouveau directeur artistique, Gregory Charles, n'était pas là pour entendre la diatribe… ni pour nous rassurer. Il avait, en effet, vendredi en fin d'après-midi, publié un tweet qui laissait pantois sur ses priorités et préoccupations : «Demain le Prince Charles puis Bono et la fête a Ottawa puis direction Saguenay. Mais ce soir, les 50 au casino de lac Leamy. »

Engagements antérieurs assurément, mais pas un mot, pas une pensée pour Lanaudière et pas davantage, samedi. Grégory Charles s'est «rattrapé» par un message vidéo diffusé aux spectateurs avant le concert. Il restera à l'équipe des communications du festival à le mettre au parfum sur l'histoire de la manifestation pour lui apprendre qu'il y a 40 ans, l'amphithéâtre n'existait pas!

Ému, transcendé par sa mission évangélique, Lefèvre a donc creusé, buriné son Ravel, avec un peu plus d'insistance par-ci, un peu plus de retenue par-là. Aucune dentelle, beaucoup de matière et un passage en trilles du 1er mouvement (après le solo de harpe) d'une intense douleur. Les vrais artistes vous diront qu'ils atteignent deux ou trois fois par an ce qu'ils ont dans leur imaginaire musical. Je pense que pour Lefèvre, à l'inverse du Tchaïkovski du millésime 2016, ce Ravel était l'un de ces deux ou trois soirs…

En début de concert, l'œuvre avec orgue de Samy Moussa a fait aussi bonne impression que la première fois, mais le Grand Orgue Pierre-Béique manquait cruellement dans la grande gradation dynamique du dernier quart.

Quant à la 5e Symphonie de Mahler, elle nous a valu une première mondiale: une interruption complaisante de la part de Kent Nagano entre l'Adagietto et le Rondo final pour laisser une partie du public (sans doute les « juges sévères » de demain!) applaudir la musique de Mort à Venise. Il en allait de même entre chacun des mouvements, mais après l'Adagietto, ce n'est pas possible ni pensable: le chef se doit de poursuivre, car les deux mouvements sont enchaînés dans la partition. 

Kent Nagano a dirigé par ailleurs une 5e logique et solide avec quelques coquetteries au fur et à mesure qu'elle avançait. La pluie a perturbé le 3e volet et une partie du 4e. J'aurais aussi aimé qu'à l'exemple des violons, les violoncelles rentrent dans le sujet avec plus de hargne au lieu de privilégier un jeu un peu esthétisant. Quant à l'accueil du public envers le directeur musical de l'OSM, il fut normal, indifférent aux annonces de cette semaine.

Que la fête commence: Alain Lefèvre et Kent Nagano en ouverture du 40e!

Concert d'ouverture du Festival de Lanaudière. Samy Moussa: A Globe itself infolding. Ravel: Concerto pour piano en sol. Mahler: Symphonie n° 5. Alain Lefèvre (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Amphithéâtre Fernand-Lindsay, samedi 1er juillet 2017.
 

5 commentaires
  • Claire Dufour - Inscrite 2 juillet 2017 13 h 26

    On ne peut pas toujours tout mélanger.

    Sous prétexte de s'ouvrir à tous les genres de musique. Il y a ce pseudo multicuraliste que nous impose la R-C dans certaines émisions mais quand tu écoutes une émission de musique classique ou que tu assistes à un festival de musique classique, c'est tout l'ensemble qui doit définir le thème et non un mélange des genres. Puisque vous mentionnez le nom de Grégorie Charles, je touve vraiment désagréable ce temps alloué aux chansons françaises et anglaises; (cela n'enlève rien au talent de ce dernier) mais cela devient quelque peu irritant. Sa station de radio ne port-elle pas le nom de Radio Classique...

    • Gilles Théberge - Abonné 3 juillet 2017 11 h 53

      Radio Canada n'a plus rien de classique. Plutôt un espace de borborygme bilingue... Je n'écoute plus radio Canada.

      Avec Gregory Charles, rien n'est moins certain. Il va sans doute essayer de nous en passer une petite vite. Il fait un power trip important...

      C'est domage!

  • Chantale Desjardins - Abonnée 3 juillet 2017 08 h 57

    On a honte de la musique CLASSIQUE

    A Espace musique, après un concert classique, on nous lance de la musique populaire qui nous oblige à fermer le poste. A Radio Classique, c'est un mélange et on offre le plus souvent des extraits. Grégory Charles a tendance à mélanger les genres musicaux et nous laisse sur notre appétit. Il vaut mieux mettre un CD de notre choix et ainsi nous sommes satisfaits.

  • Lucien Cimon - Abonné 3 juillet 2017 15 h 20

    Un texte qui rend justice à la qualité d'âme de ce très grand artiste.
    Merci Alain Lefèvre d'être si vigilant.

  • Daniel Desjardins - Abonné 3 juillet 2017 20 h 48

    Le peu de musique classique qui reste à la radio

    Écouter les émissions en reprise de Mario F. Paquet, de Françoise Davoine ou de François Lemay, voilà ce qui nous reste pour éviter la musique commerciale et le blabla inutile. Espérons que les émissions en reprise resteront sur le site d'ici-musique longtemps, très longtemps...