Chants des dunes avec Les Filles de Illighadad

Ahmoudou Madassane et Fatou Seidi Ghali, chanteuse et guitariste de Les Filles de Illighadad.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ahmoudou Madassane et Fatou Seidi Ghali, chanteuse et guitariste de Les Filles de Illighadad.

« J’ai toujours rêvé de pouvoir partager mes chansons et celles du peuple touareg, de permettre au monde de mieux connaître notre culture », dit de sa voix douce Fatou Seidi Ghali, l’une des deux seules femmes guitaristes du Sahel, ce vaste territoire africain délimité seulement par la superficie du désert du Sahara. Avec son orchestre baptisé Les Filles de Illighadad, elle fera justement cela, mercredi soir à la Sala Rossa : nous emmener avec elle sur ses terres de sable, là « où, la nuit, on voit toutes les étoiles, où il n’y a pas un bruit, où les chansons nous viennent toutes seules. »

Le jeune bourlingueur devenu producteur Christopher Kirkley, un type sympathique et réservé originaire de Portland et fondateur du blogue et de l’étiquette Sahel Sounds, connaît bien la musique de cette région africaine pour l’avoir parcourue depuis huit ans, enregistreuse à la main, comme cet Alan Lomax qu’il admire tant. Sa maison de disques a déjà édité plus d’une vingtaine d’albums de musiciens du Sahel — c’est grâce à lui que nous avons découvert les étranges psalmodies synthétisées de Mammane Sani et son Orgue. Dans cette région où les téléphones portables sont plus communs (même si le signal cellulaire est généralement inexistant), les Touarègues s’échangent vidéos, photos et fichiers audio par Bluetooth et par cartes-mémoire ; une compilation lancée par son étiquette s’intitule justement Music from Saharan Cellphones.

Miracle

Le jour où on lui a montré une photo d’une jeune femme jouant de la guitare électrique, il a allumé : quoi, une femme guitariste ? Au Sahel ? Pas possible ! Jouant de ses nombreux contacts, il l’a finalement trouvée. Elle se nomme Fatou Seidi Ghali, a 22 ans et est originaire de Illighadad. Il l’a enregistrée jouant et chantant avec sa cousine Alamnou Akrouni dans son village et a lancé ce premier disque sous le nom Les Filles de Illighadad, « parce qu’il fallait trouver un nom à l’orchestre », nous confie-t-il.

Appelons cela un petit miracle de la voir sur scène partager des chants vieux comme son monde, ce qu’elle fera demain soir à la Sala Rossa lors d’une supplémentaire du tout premier concert qu’elle donnait en Amérique du Nord, à Montréal, il y a dix jours. La première partie du concert invite au recueillement, à la méditation, avec des chants tendé — mot désignant à la fois un genre musical propre aux Touaregs du nord du Niger, un rythme, ainsi qu’un instrument à percussion fait d’une peau de chèvre montée sur une caisse de résonance et tendue par deux bâtons. Après s’être fait bercer par ces chants polyphoniques, ces rythmes complexes et bruts, Fatou passe à la guitare électrique pour des chansons, quelques-unes de sa composition.

Envoûtés par ces chants, on a l’impression d’être ailleurs, soudainement… « Le désert, c’est chez nous, et c’est un peu le paradis », résume la ricaneuse Fatou, rencontrée sur une terrasse montréalaise, la semaine dernière. Ahmoudou Madassane, son cousin, son guitariste, son traducteur (la musicienne ne parle que le tamasheq), opine.

Chez elle, c’est le village de Illighadad ; inutile de le chercher sur Google Maps, il n’y est pas recensé. Pour être néanmoins précis, celui-ci se situerait « entre Tahoua et Agadez, au coeur [du massif de l’]Aïr et de la brousse », indique le magazine Jeune Afrique. Fatou habite encore quatre kilomètres au nord de Illighadad.

L’Amérique du Nord ? Il y a un an, la musicienne touarègue n’y rêvait même pas. « Non seulement elle n’avait pas de passeport, mais elle n’avait pas non plus de certificat de naissance », explique Chris Kirkley, qui séjournait à Montréal pour assister au premier concert nord-américain des Filles.

Les charmes de la musique du Sahel ne sont plus un secret en Occident depuis longtemps. Bombino, le « Jimi Hendrix du Sahara », lui aussi originaire du Niger, tourne régulièrement de ce côté-ci de l’océan et collabore avec de grands noms du rock anglo-saxon. L’orchestre blues désertique Tinariwen, originaire du nord du Mali, est devenu emblématique du son de cette région africaine. S’éloignant du blues traditionnel, le label Sahel Sounds nous a aussi fait connaître le jeune Mdou Moctar et son blues rock relevé d’inattendus ingrédients sonores électroniques. Tous des hommes, vous aurez noté. Fatou bouleverse l’ordre établi : « Aujourd’hui, dans ma région, je vois plein de petites filles qui veulent faire comme moi et jouer de la guitare », dit-elle fièrement.

Après la sortie de l’album des Filles en février 2016, la découverte a fait le tour des amateurs de musiques africaines. En novembre dernier, Fatou, Alamnou et Ahmoudou prenaient l’avion pour une première tournée européenne. L’aventure d’une vie.

Fatou : « La plus grande différence entre ici et chez moi ? Chez nous, dans notre monde, le désert, il n’y a aucune frontière. Ici, elles sont partout. Il faut des visas pour les traverser. On nous dit : montrez vos papiers, faites ci, faites ça, allez par ici… Chez nous, y a pas. Nous sommes libres d’aller où on le veut dans le désert, sans personne pour nous dire de faire quoi que ce soit. »