Des Vêpres madrigalesques

Le festival Montréal baroque en est à sa 15e édition.
Photo: Ensemble Caprice Le festival Montréal baroque en est à sa 15e édition.

Après l’entrée triomphale, en défilé, des protagonistes accompagnés par les percussions de Montréal baroque, un juste et émouvant hommage a été rendu à Susie Napper, conceptrice et créatrice, il y a 14 ans, de ce rendez-vous musical singulier et incontournable. Sous les vivats de la foule, quinze roses rouges lui ont été offertes à l’occasion de l’ouverture de cette 15e édition de Montréal baroque dans cette chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours où tout a commencé.

Matthias Maute, « M. Loyal, le maître de cérémonie », avait promis du « grandiose », la réunion de « tous les artisans » et « les tournoiements en hauteur des doubles choeurs » pour ses Vêpres de la Vierge de Monteverdi. Comme on dit en politique : les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Dans les faits, nous avons eu les Vêpres de la Vierge les plus minimalistes qui soient, à une voix par partie.

L’illusion a certes été entretenue au début et cela fit un effet boeuf : des choristes de tous horizons placés sur les deux côtés de la nef de l’église et à la tribune de l’orgue. Oui, le Deus, in adjutorium avait un impact émouvant, grâce à l’effet de masse que l’on rêvait de revoir par la suite en des endroits majeurs (l’exultation de Lauda Jerusalem, par exemple). Ce ne fut pas le cas : toute l’oeuvre a été assumée par dix solistes professionnels.

Certes, les chanteurs amateurs ne sont pas rompus à la technique vocale monteverdienne, mais faire le choix délibéré de se priver tout du long du parcours musical des Vêpres du jeu de masse entre un groupe de solistes et un choeur de chambre (comme l’a très bien fait le Studio de musique ancienne dans son concert hommage à Christopher Jackson) me paraît très hasardeux, d’autant que l’oeuvre a été écrite pour Saint Marc de Venise.

J’imagine que la licence prise par Matthias Maute repose sur la différence d’échelle entre Saint Marc et Notre-Dame-de-Bon-Secours, avec une réduction du choeur en conséquence. Il n’en reste pas moins que, dans plusieurs volets, les variations de volume (au sens de la masse de chanteurs impliqués — un peu comme le ripieno et le concertino d’un concerto grosso) sont consubstantiels à l’oeuvre et son éloquence. Côté solistes, le Laetatus sum semblait assez fragile et, du point de vue de l’effet, le Lauda Jerusalem tombait particulièrement à plat, jeudi soir…

Dans le dispositif imperturbablement minimaliste de Maute, les Vêpres gagnent une dimension « madrigalesque sacrée », d’autant plus forte que la ténuité de la présence « chorale » laisse mieux passer les instruments et notamment les vents. On saluera à cet endroit la qualité exceptionnelle des prestations instrumentales, notamment des cornets et saqueboutes.

Comme souvent, Maute a adopté des tempos souvent vifs, asphyxiant le Dixit Dominus et rendant quasi inchantables certains ornements du Laetatus sum. J’apprécie aussi quand les lignes des cantus firmus peuvent se déployer avec plus d’affirmation. Mais je reconnais que l’appariement des voix était très logique, avec une mention particulière pour les deux sopranos, Andréanne Brisson-Paquin et Rebecca Dowd, dans la Sonata sopra Sancta Maria.

Les choristes invités ont pu participer à l’Ave maris stella, sans que l’on comprenne vraiment, sur le plan musical (à part que c’est le moment un peu plus facile sur le plan technique) ce qui justifiait ce soudain accroissement du volume sonore et cet intermède « à coeur joie » stylistiquement incongru. Du coup, ce moment donnait l’impression de ne plus faire partie de l’oeuvre.

Quand après le Magnificat final tout le monde s’est mis debout à scander, comme au début, Deus, in adjutorium, je me suis dit que dans la vision de Matthias Maute, Monteverdi était un sacré bonhomme. Non seulement il est né 75 ans avant Montréal, mais en plus il a réussi à composer les Carmina Burana 326 ans avant Carl Orff ! Cela veut peut-être dire que le frisson sacré n’est pas tout à fait passé…

Montréal baroque

Monteverdi : Les Vêpres de la Vierge — Tournoiement et vertige. Neuf solistes vocaux, Ensemble Caprice, Matthias Maute (avec la participation de divers choeurs amateurs). Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours, jeudi 22 juin 2017.

1 commentaire
  • Johanne Archambault - Abonnée 24 juin 2017 05 h 04

    Frisson sacré

    Monsieur Huss, ce n'est pas peu de chose que d'avoir entendu de la mu-si-que, faite avec passion par des saltimbanques au magnifique savoir-faire, remplis d'une joie communicative. Vous vous montrez toujours soucieux de compétence. J'en trouve beaucoup dans le fait de réussir pareille production avec les ressources (aléatoires) que peut imaginer quiconque s'approche un tant soit peu de cet univers. La compétence n'était pas parfaite? Il y avait l'état de grâce, il y avait le bonheur. Je veux croire que c'est pour cela que vous parlez de frisson sacré.