La belle imparfaite symphonie de Nicole Lizée

Nicole Lizée a commencé à voir son travail récompensé le jour où, en 2004, Yannick Nézet-Séguin lui a commandé une œuvre pour orchestre et turntablist solo («King Kong and Fay Wray»).
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Nicole Lizée a commencé à voir son travail récompensé le jour où, en 2004, Yannick Nézet-Séguin lui a commandé une œuvre pour orchestre et turntablist solo («King Kong and Fay Wray»).

La Montréalaise Nicole Lizée vient de livrer au San Francisco Symphony l’oeuvre originale qui lui a été commandée pour un concert spécial marquant le 50e anniversaire du mythique Summer of Love et se prépare à présenter le 13 juin au festival Suoni per il Popolo la première mondiale de Sasktronica, oeuvre audiovisuelle à propos d’une scène rave saskatchewanaise fantasmée par la compositrice d’origine fransaskoise, qui s’abreuve de la contre-culture et de la culture populaire pour fertiliser la musique contemporaine.

« Je suis fascinée par les erreurs, les glitchs », ces défaillances des outils et instruments électroniques, s’emballe Nicole Lizée, qui doit cet amour pour la bébelle et l’imperfection à son papa, collectionneur et réparateur d’objets électroniques de toutes sortes. Il adorait s’en entourer dans la maison familiale de Gravelbourg, village situé à mi-chemin entre Moose Jaw et la frontière américaine. « Mon père me refilait ces objets qui, souvent, fonctionnaient très mal… » C’est grâce à un de ces appareils qu’elle a vu pour la première fois le film The Sound of Music, « avec plein de défauts dans le son et l’image. Mais c’est la plus belle version que j’aie jamais vue ! »

Un extrait de la partition de «This Will Not Be Televised»

« Ces glitchs, je veux les harnacher, les capturer », poursuit la compositrice, qui nous a accordé un long entretien dans un café du centre-ville. « Je les trouve belles, ces erreurs provoquées par des machines, mais aussi par ceux qui en jouent. Et pour pouvoir les harnacher et les incorporer à mes oeuvres, j’ai dû inventer une notation, une manière de les mettre sur une partition. »

C’est l’objet de sa thèse de maîtrise en composition musicale déposée à l’Université McGill à l’automne 2000. Intitulée RPM : pour large ensemble et turtnablist solo, elle aborde spécifiquement l’usage du tourne-disque comme instrument en musique contemporaine et la manière de rédiger une graphologie propre au DJ/scratcheur. « Ma thèse avait divisé la faculté à l’époque, révèle-t-elle, parce que certains jugeaient que le tourne-disque n’avait pas sa place dans un orchestre. Quelques années plus tard, c’est mon utilisation de sons de jeux vidéo [de la console Atari 2600] qui rencontrait de la résistance ;pendant une demande de bourse, un prof dans le jury ne comprenait rien à rien. Ça ne pouvait pas être de l’art ! »

Cette notation qu’elle a inventée pour le tourne-disque est aujourd’hui utilisée dans des facultés de musique en Europe et en Amérique du Nord. « Ça m’a pris des années à la développer, explique Lizée. Et ça prend des interprètes spéciaux [pour jouer ces partitions], parce que, par exemple, il est difficile de quantifier la valeur d’une erreur — celles-ci provoquent souvent des changements dans la structure, dans le tempo d’une pièce. Ça prend des interprètes allumés pour jouer ça. »

Reconnaissance

Comme ceux du légendaire Kronos Quartet, qui, depuis plus de quarante ans, oeuvrent à la diffusion de la musique contemporaine et d’avant-garde. Après Terry Reilly, Astor Piazzolla, Arvö Part et nombre d’autres illustres compositeurs modernes, le quartet californien a invité Nicole Lizée à lui composer une oeuvre originale, Death to Kosmische, en référence à la musique rock « spatiale » allemande des années 1960 et 1970. « Je leur ai expliqué que s’ils voulaient une partition avec des glitchs, ils devaient eux-mêmes jouer de ces objets électroniques, l’omnichord, le stylophone, etc. On a tout noté sur partition, jusqu’au moment précis où ils devaient déposer leur violon pour prendre l’objet ! » Depuis, le Kronos Quartet lui a commandé six autres oeuvres ; un album des enregistrements de celles-ci devrait paraître bientôt.

Nicole Lizée a commencé à voir son travail récompensé le jour où, en 2004, Yannick Nézet-Séguin lui a commandé une oeuvre pour orchestre et turntablist solo (King Kong and Fay Wray). En 2013, elle remportait le prestigieux prix Jules-Léger pour la musique de chambre du Conseil des arts du Canada « avec une composition que j’appelle un rave, avec des glitchs et tout. It was for me a big deal, comme si ça validait toute ma démarche. »

Le génie de la jeune Montréalaise, aujourd’hui reconnu à travers le monde, est d’abord de savoir absorber des éléments de la contre-culture et de la culture populaire, les jeux vidéo et le cinéma en particulier (elle a composé des oeuvres inspirées du cinéma de David Lynch, de Stanley Kubrick, d’Alfred Hitchcock), pour enrichir le répertoire contemporain. Elle a également le mérite d’avoir introduit dans l’orchestre classique une nouvelle panoplie d’instruments inhabituels aux sonorités singulières en inventant une manière de les fixer sur une partition, donc de permettre à d’autres compositeurs d’utiliser à leur tour ces instruments, d’élargir la palette sonore de l’orchestre.

« Ce qui m’attire dans tout ça, c’est moins d’inventer de nouveaux genres musicaux que de découvrir de nouvelles manières de percevoir la musique, de permettre d’avoir une perspective différente sur l’expérience musicale », une démarche au coeur de Sasktronica, l’oeuvre qu’elle présentera mardi. « Il y a vraiment une dimension “lynchienne” à Sasktronica : cette oeuvre audiovisuelle n’est pas ancrée dans une réalité. J’imagine comment ça aurait sonné si la Saskatchewan avait inventé le concept du rave. Et encore, tout ça souligne mon intérêt pour ce qui relève de la contre-culture. »

J'ai voulu essayer d'étendre cette idée du black MIDI, mais en utilisant aussi un orchestre. Le résultat est surréaliste, comme un univers inventé, spontané. Ça fait très David Lynch.

Sur le plan conceptuel, Sasktronica paraît dans le sillage d’une oeuvre récente écrite pour le Kronos Quartet, qui elle s’inspire d’un microgenre musical assez récent, le « black MIDI ». Lizée explique : « C’est le travail de gens devant leur ordinateur qui entrent des millions de notes sur un logiciel de partitions, ou un séquenceur. Sur l’écran, on voit le clavier en bas, et on inscrit les notes au-dessus ; l’idée est d’en mettre le plus possible » pour repousser les limites de ce que le logiciel, qui utilise le protocole MIDI permettant de contrôler et de synchroniser plusieurs instruments électroniques à la fois.

Une chanson black MIDI de trois minutes peut compter plusieurs millions de notes, « et le look, la projection graphique de ça, est incroyable. J’ai donc voulu essayer d’étendre cette idée, mais en utilisant aussi un orchestre. Le résultat est surréaliste, comme un univers inventé, spontané. Ça fait très David Lynch, ça aussi ».

Un extrait de la partition de «This Will Not Be Televised»