La façon Pierre Lapointe: proposer l’impossible

Pour Pierre Lapointe, «l’art est un geste politique».
Photo: Francis Vachon Le Devoir Pour Pierre Lapointe, «l’art est un geste politique».

Ce coup-ci, cela s’intitule Amours, délices et orgues. Le spectacle que Pierre Lapointe présente à ces 29es FrancoFolies, du 14 au 17 juin à la Maison symphonique, n’est pas qu’un peu ambitieux : c’est une création dont il est la figure de proue, qui allie la chanson, la danse, le design, le théâtre, et tous les instruments à sa portée, jusqu’à ce géant qui fait corps avec la salle : le grand orgue Pierre-Béique, fabriqué par Casavant Frères.

Rien que ça et tout ça. Parfois, j’ai l’impression que Pierre Lapointe nous a habitués à l’impossible. Qu’on s’attend désormais tout naturellement à plus, toujours plus. Allez, Pierre, éblouis-nous ! Offre-nous un autre spectacle encore plus original, plus multidisciplinaire, plus événementiel. Ça pourrait être une prison, un boulet qui grossirait de fois en fois. Au contraire, ça semble l’alléger, lui donner des ailes. La scène est son terrain de jeu, il frétille à l’idée d’y jouer. Et d’entraîner d’autres artistes — les meilleurs, toujours les meilleurs, et les plus audacieux de leur champ d’action — dans sa folle farandole. « J’ai besoin de vivre comme ça », dit-il au bout du fil, comme on dit : le matin, ça me prend mes céréales.

L’audace, une vocation

« Oui, c’est insécurisant. Oui, c’est exigeant. Mais c’est un mandat qu’un jour je me suis donné, et c’est presque devenu une vocation. Et j’ai la chance extraordinaire que les Francos me suivent là-dedans, me permettent de monter ces spectacles en payant tout le monde décemment. Ça leur donne en retour une locomotive de promotion, et c’est aussi dans le mandat des FrancoFolies de créer des shows événementiels. Moi, je saute là-dessus depuis onze ans. Et on me dit encore oui. Alors, je vais encore plus loin. » Plus loin que Pépiphonique, plus loin que Mutantès, plus inattendu que l’escapade au Musée Grévin ? « Pour moi, l’art est un geste politique : faire comprendre comment on peut faire évoluer la société par la collaboration entre les formes d’art. C’est mon but, chaque fois. »

Sur sa lancée, Pierre s’emballe. Il parle vite, de plus en plus vite, comme pour rattraper sa pensée foisonnante et fulgurante. « J’ai toujours pensé que la chanson était sous-exploitée par rapport à son potentiel. Parce qu’une industrie s’est créée autour, c’est devenu une sorte de machine à argent. Tu dépends des radios, de la distribution… Pour moi, la chanson d’auteur peut et se doit d’avoir autant d’impact que les grandes oeuvres littéraires, cinématographiques, théâtrales, étonner autant que ce qu’on peut trouver de plus désarçonnant dans les musées d’art contemporain. »

La chanson que l’on twiste

N’empêche que les chansons de Pierre Lapointe, si elles se prêtent à toutes sortes d’habillages, de transformations et de détournements, demeurent pour l’essentiel des chansons piano-voix qui trouvent leur filiation de Kosma à Polnareff. Il en convient, même qu’il s’en réclame. « Ma façon d’écrire est très traditionnelle et classique. Je réussis à la twister un peu, mais pas tant. Ma façon de la twister, c’est justement en expérimentant avec des gens venus d’ailleurs, qui me contaminent. Et ça ne peut se faire que dans une démarche d’apprentissage et de jeu. »

On note que, parmi les collaborateurs d’Amours, délices et orgues, il y a la scénographe Matali Crasset, dont le travail s’inspirera des trouvailles d’étudiants en design de l’UQAM. « Le milieu universitaire est le lieu où l’on réfléchit pour faire avancer la société. Et il s’est trouvé que Matali, qui est une grande star du design depuis plusieurs années, est parmi les artistes invités pour le stage d’été du programme de l’UQAM. Alors, je lui ai demandé si elle pouvait monter le décor avec les étudiants. » À la première occasion, Pierre s’est retrouvé avec eux, sur place. Êtes-vous surpris ? Pas lui. « Je m’ennuie de l’université depuis que j’ai lâché. Pour moi, ça a été un superbeau moment. J’ai constaté que mon oeil s’était aiguisé à force de travailler avec des scénographes, des architectes. Et j’ai constaté aussi que j’étais très heureux dans la position de l’étudiant. J’aime l’esprit d’équipe et j’aime… le bricolage ! Quand j’ai du temps chez moi, je dessine, je fais des maquettes. Le décor de La forêt des mal-aimés, c’était fait à partir d’une maquette à moi, découpée dans le papier. »

Il ne s’oublie pas pour autant. Ou plutôt, il n’oublie pas qu’il est en gros caractères sur l’affiche. C’est une responsabilité. « Faut assumer ça. Oui, c’est un show de Pierre Lapointe, c’est moi qu’on voit principalement, c’est moi qui vends les billets, en quelque sorte. Mais la vérité, c’est qu’Amours, délices et orgues est la somme de tous les créateurs qui y collaborent, et moi je finis par être l’élément qui cristallise, mais le pouvoir décisionnel est partagé. Presque également. Oui, c’est peut-être moi qu’on va venir voir, mais ce qu’on va obtenir, c’est vraiment une création collective. »

Amours, délices et orgues

À la Maison symphonique, du 14 au 17 juin, à 20 h.