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Le pianiste Alexandre Tharaud
Photo: Marco Borggreve Le pianiste Alexandre Tharaud

Le fait de croiser, avant ce concert des Violons du Roy, Didier Bensa, le patron de Medici.tv, qui nous a appris être en direct de la salle Bourgie sur Internet, nous a donné une idée un peu folle : rendre compte de l’expérience sur grand écran et sur une chaîne stéréo de la seconde partie d’un concert dont nous avions ressenti l’atmosphère en salle quelques minutes plus tôt, en assistant à un très canaille et affûté Divertissement d’Ibert et à la création (après Québec) du concerto pour piano de l’Argentin Oscar Strasnoy écrit pour Alexandre Tharaud et Les Violons du Roy.

Après tout, ce concerto est titré Kuleshov, un cinéaste théoricien de l’image, et la musique classique est de plus en plus véhiculée par l’image… quand elle ne la traîne pas comme un boulet ! Strasnoy nous explique que Kuleshov a inventé un effet démontrant que le pouvoir d’une image dépend du contexte dans lequel elle se déploie. On conçoit aisément que ce qu’il nomme « A » est le motif ou l’image de base de sa composition.

De Falla à l’envers

Le début fait craindre une oeuvre très aride et intellectualisée. « A » est une sorte de ricanement crispé et haché aux couleurs de Messiaen. En fait, Kuleshov d’Oscar Strasnoy est une sorte de Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla à l’envers : c’est le piano qui n’a de cesse d'« humaniser » l’orchestre (entité, ici, souvent plus rythmicienne) en brodant des atmosphères. De fait, lorsque le thème revient à la fin, c’est en une sorte de carnaval volubile beaucoup plus détendu.

Ce qui reste énigmatique à mes yeux, et demande des réécoutes, ce sont les récurrences de « A » au fil de l’oeuvre. À part dans les trois ou quatre premières minutes, elles sont difficiles à percevoir et à décoder. La partition elle-même est très séquentielle, sans apparaître non plus comme des variations. Les oppositions sont presque caricaturales (passage lyrique aux trompettes, puis percussif aux teintes boisées avec piano préparé…), ce qui donne un petit côté catalogue d’effets. Par rapport à notre autre création de la semaine, j’ai trouvé la symphonie de Samy Moussa beaucoup plus organique, plus communicative et moins centrée sur elle-même. Mais je réécouterai volontiers Kuleshov laisser à la composition la chance de m’accrocher davantage au second essai.

La salle Bourgie chez vous

Ce que j’attendais avec impatience, c’était la comparaison du « concert vécu » et de la retransmission, surtout pour ce qui est de la prise de son, puisqu’en vrai, dans Ibert, Les Violons, renforcés par des vents et les claviers, avaient poussé la salle à saturation.

Les cinq premières minutes du Wagner, un Siegfried-Idyll qui pouvait compter sur un pupitre de cors très solide (Louis-Philippe Marsolais, Guy Carmichael), ont fait les frais de mon temps de déplacement, mais à en juger par les 85 % restants de la seconde moitié du concert, les conclusions sont limpides : la retransmission de Medici.tv est d’un niveau très remarquable. Le cadre de la salle Bourgie est très maîtrisé (cadrage du chef avec vitraux en arrière-plan) et la prise de son juste dans les balances et sans effets de saturation. Cela manque un peu de finesse sur les cordes, mais c’est vraiment un moindre mal. On notera que cette captation se fait sans gêner le public.

Du point de vue interprétatif, Mathieu Lussier a privilégié un Siegfried-Idyll chantant et fluide — l’inverse de la version métaphysique étrange de Glenn Gould dans son seul enregistrement de chef. Quant à la Valse de l’empereur, il s’agissait d’une extrapolation « orchestrale » de la transcription de Schoenberg, faite pour quatuor à cordes (plus piano, flûte et clarinette). C’est aussi la transcription la plus facile à programmer, puisque c’est la seule qui ne requiert pas un harmonium, une denrée rare à Montréal !

Tharaud inédit

Ibert : Divertissement. Oscar Strasnoy : Kuleshov, pour piano et orchestre de chambre (commande des Violons du Roy). Wagner : Siegfried-Idyll. J. Strauss : Valse de l’empereur (arr. Schoenberg, 1925). Alexandre Tharaud (piano), Les Violons du Roy, Mathieu Lussier. Salle Bourgie, vendredi 2 juin 2017. Diffusion sur Medici.tv en direct et pendant trois mois.

2 commentaires
  • Jean-Henry Noël - Abonné 3 juin 2017 11 h 25

    La retransmission

    Je pense qu'il fallait glisser un mot sur l'équipement électronique utilisé pour la retransmission. Était-ce le stéréo standard avec deux enceintes acoutisques ? Était-ce du cinéma maison ? Ceci est capital pour ceux qui n'écoutent que les retransmissions.

    • François Goupil - Abonné 3 juin 2017 17 h 45

      Bonjour monsieur Noël,

      Étant en charge de la prise de son et du matériel technique audio/vidéo, je peux vous confirmer qu'il sagit d'une prise de son stéréophonique conventionnelle. Une retransmission en 5.1 demanderait plus de microphones et nous ne voulons nous faire le plus discrets possible afin de respecter le public qui assite aux concerts.

      François Goupil