La musique plus que la lumière

Dans le projet de «Symphonie montréalaise», le seul moment donnant une vague illusion de symbiose, c’est le 2e mouvement, le scherzo, sur le thème du feu.<br />
 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans le projet de «Symphonie montréalaise», le seul moment donnant une vague illusion de symbiose, c’est le 2e mouvement, le scherzo, sur le thème du feu.
 

L’Orchestre symphonique de Montréal a rodé mercredi soir un genre dispendieux et spectaculaire : la musique de film, avec musique et film en direct. Pour le 375e anniversaire de la ville de Montréal, le projet de « Symphonie montréalaise » qui, finalement, se nomme Symphonie « Concordia », voyait les choses en grand.

Il y a énormément de tri à faire dans ce qui nous a été proposé mercredi soir et, avant tout, dans ce qu’on a essayé de nous vendre — au premier chef, l’idée de « cocréation » entre un compositeur et une directrice multimédia. Il faut oublier ce concept totalement : c’est du marketing. Il y a une symphonie d’un côté ; il y a des images et des ambiances lumineuses de l’autre. Le seul moment donnant une vague illusion de symbiose, c’est le 2e mouvement, le scherzo, sur le thème du feu.

Rien à voir I

Ceci nous amène à la preuve même du discours totalement parallèle entre le son et l’image. Le compositeur Samy Moussa parle au Devoir du « côté perpétuel et immortel » du « territoire » de Montréal qui l’a inspiré. Le programme, lui, parle de « millénaires, peuples, terres, diversités ». Et voilà que l’on découvre soudain, à la page suivante et à travers les projections, que l’oeuvre serait articulée selon les quatre éléments : la terre, le feu, l’eau et l’air ! Il y en a des musiques sur les saisons, les tempéraments ou les éléments. Si la terre, le feu, l’eau et l’air, tels qu’illustrés en images, avaient été la source d’inspiration de Moussa, le compositeur l’aurait dit ! Musique et projections n’ont donc rien à voir. CQFD.

Paradoxalement, même si la musique et les images n’ont pas grand-chose à se dire, le projet montre la validité du multimédia pour « porter » la création contemporaine. Je dirais que c’est un peu cher payé, qu’on le savait déjà et que Moussa n’a pas besoin de cela. L’archétype du projet multimédia grandiose a été Life Reflected de l’Orchestre du Centre national des arts en 2016, avec un design visuel fort convaincant réalisé par l’équipe montréalaise du Studio Normal et, pour la dernière partie, une création filmique de Barbara Willis Sweete très intriquée à une composition de John Estacio.

Rien à voir II

La portée de la « Symphonie montréalaise » est nettement moindre, car la chose apparaît circonstanciée, et il est évident que la musique de Samy Moussa n’a absolument pas besoin de cette contextualisation visuelle, tout juste sympathiquement jolie par moments, alors que les quatre volets de Life Reflected ou des projets multidisciplinaires plus avant-gardistes de l’ECM + témoignent d’une véritable interpénétration des genres.

S’il fallait ici que la musique puisse avoir une existence autonome, cela excuse-t-il la faiblesse de l’invention visuelle de nombreuses séquences, à commencer par la première, où un Kent Nagano vert de synthèse fait des signaux d’oscilloscope façon années 1970 avec ses bras ? À voir cela, j’ai compris pourquoi on n’en était ici qu’au 375e anniversaire alors que Québec avait fêté son 400e il y a déjà quelques années. Assurément, quand ils montent des spectacles à Québec ou à New York, Ex-Machina et Robert Lepage ont l’air d’avoir 25 ans d’avance sur ce qu’on a vu à Montréal mercredi… Et je ne parle pas de la « variante splash-splash » du Nagano bionique dans le 3e mouvement !

Le symphonisme épique

La musique de Moussa ? Experte en orchestration, cultivée, lyrique dans le 1er mouvement. Nous sommes à cette croisée des chemins où soit les « capitaines » de la musique de film (Shore, Desplat) vont composer des oeuvres classiques (c’est cette reconversion que James Horner voulait faire juste avant de mourir accidentellement), soit des compositeurs classiques vont renouer avec un symphonisme épique.

Il est urgent de réentendre la Symphonie « Concordia » sans support (ou parasitisme) visuel. À première écoute, Moussa a maîtrisé la longueur. Il a maîtrisé le genre. Mais par un débordement expressif, il me semble avoir fait des compromis sur l’invention sonore. Le moment qui a fait tilt à mes oreilles fut celui après le grand cataclysme, façon 10e symphonie de Mahler, du finale. Ces textures débouchent sur un habile décalque de minimalisme qui ouvre sur une fin éclatante. Moussa est vraiment très malin !

Il serait intéressant à présent de donner l’opportunité du format symphonique à Maxime Goulet, s’il le souhaite.

En première partie, Kent Nagano a dirigé la Symphonie du Nouveau Monde. On peut voir cela sur Medici.tv. On y appréciera surtout le solo glorieux de Pierre-Vincent Plante au cor anglais dans le Largo et les prestations des cuivres, trompettes notamment.

Symphonie montréalaise

Concert de clôture de la saison 2016-2017. Dvorak : Symphonie n° 9, « Du Nouveau Monde ». Moussa : Symphonie n° 1, « Concordia ». Moment Factory (artiste multimédia, directrice multimédia Marie Belzil), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, mercredi 31 mai 2017. Reprises jeudi et vendredi. 
Il sera possible de voir le concert sur osm.ca en différé pour 90 jours. Il sera également diffusé le jeudi 8 juin à 21h (en rappel le vendredi 9 juin, 20h, et le dimanche 11 juin, 18h), sur ICI ARTV.

1 commentaire
  • Jean-Laurent Auger - Abonné 1 juin 2017 19 h 57

    Et puis?

    Il est rare que je m'adonne à lire les critiques d'art. Chaque fois, je le regrette une fois la lecture terminée. Heureusement, la façon d'apprécier les arts est différente dans l'imaginaire de tous et chacun. À quoi peut bien être utile l'interprétation que se fait l'auteur dont les critères d'évaluation ne peuvent qu'être subjectifs.
    À se refuser d'expériementer de nouvelles avenues, quitte à faire des "erreurs", comment pourrait-on innover? Et ce, dans tous les domaines.
    Demain soir, j'assisterai à la représentation. Une chose est certaine, je tenterai d'écouter et de voir à partir de mon intérieur plutôt que de me référer à des critères déjà établis.