Musique classique - Angela Hewitt face à l'orchestre

«Vous aimer est une joie... mais c'est aussi une souffrance», dit Bernard Granger (Gérard Depardieu) à Marion Steiner (Catherine Deneuve) dans Le Dernier Métro de François Truffaut. Cette dualité entre bonheur suprême et une sorte de fatalité imprègne d'évidence le parcours artistique d'Angela Hewitt. Le 11 mai 1985, elle remportait le Concours international Bach à Toronto. Un événement unique, destiné à marquer le tricentenaire de la naissance de Jean-Sébastien Bach et à rendre hommage à la mémoire de Glenn Gould. En mai 1985, Angela Hewitt a donc reçu en «cadeau» une hypothétique filiation (qu'il serait vain de chercher à déceler) avec Glenn Gould, dont tout la sépare, et le prix fort convoité d'une compétition très médiatique et sans lendemain.

Inutile de vous dire dans quel répertoire elle est largement demandée depuis. Ironie du sort, lorsque Angela Hewitt s'était présentée au concours de la ville dans laquelle elle avait fait une partie de ses études musicales, elle se définissait avant tout comme une spécialiste de la musique française, notamment de Ravel et Fauré, mais aussi de Messiaen. L'autre versant de son répertoire était alors constitué des grands romantiques allemands, tels Brahms et Schumann. Angela Hewitt était d'ailleurs une habituée des concours, qu'elle avait fréquentés depuis 1975 sans jamais l'emporter.

La victoire à Toronto fut un formidable marchepied pour la carrière de la pianiste ontarienne mais aussi une camisole de force musicale. Je ne saurais dire si elle a souffert de se faire demander encore et toujours de jouer Bach et de se voir ainsi cataloguée. Cette musique, elle a commencé, près de dix ans plus tard, à l'immortaliser pour Hyperion à travers un enregistrement intégral au long cours des oeuvres pour clavier du Cantor de Leipzig (dernier volume paru: les Suites anglaises à l'automne 2003), une intégrale qu'elle mène avec une patience et une pondération très en phase avec la clarté et la sensibilité de son jeu. Cette entreprise touche à sa fin et on sent quasiment Angela Hewitt bouillonnante d'envie de passer à autre chose.

En octobre dernier, elle interprétait au centre Pierre-Péladeau l'intégrale des Nocturnes de Chopin. Elle concertera aujourd'hui et vendredi avec l'OSM dans le 3e Concerto de Beethoven, une oeuvre toute de vélocité (et de finesse, certes, dans le Largo central), dans laquelle le grand pianiste russe Emil Guilels a livré des témoignages inoubliablement exaltés. Tout sépare a priori le grand passionné russe de la scrupuleuse prêtresse du piano de Bach. Face au défi, cette dernière ne peut que nous surprendre.