Senyawa et Ex Eye: à l’abri avec l’avant-garde

Senyawa part de la musique traditionnelle de l’île de Java pour l’amener vers la musique expérimentale, noise, hardcore, métal, alors que la voix du chanteur passe d’un falsetto précis à des chants gutturaux.
Photo: Alifarkat / CC Senyawa part de la musique traditionnelle de l’île de Java pour l’amener vers la musique expérimentale, noise, hardcore, métal, alors que la voix du chanteur passe d’un falsetto précis à des chants gutturaux.

À Victoriaville, on s’étonne d’être resté au sec pendant les grandes inondations des dernières semaines. Certes, comme à son habitude saisonnière, un embâcle s’est bien formé sur la rivière Nicolet le mois dernier, mais rien qui doive inquiéter les riverains, racontait une bénévole du Festival international de musique actuelle de Victoriaville qui, pour sa 33e édition, a vu apparaître une crue de musiciens déchaînés venir inonder la région — à commencer par le compositeur français Kasper T. Toeplitz, dont la dernière oeuvre, Data_Noise, sonne comme une digue qui se rompt et l’armée volant au secours des sinistrés.

Le soleil était radieux en ce vendredi après-midi alors que les festivaliers s’engouffraient dans le Colisée pour vivre cette première nord-américaine de l’oeuvre du Français, interprétée en duo avec la danseuse Myriam Gourfink. Toeplitz explore depuis plusieurs années les rapports entre le son et le geste, et Data_Noise, oeuvre agrémentée de jeux d’éclairage simples et de projections en direct, offre une saisissante fusion de ces disciplines.

Gourfink porte des accéléromètres (des manettes de Nintendo Wii, pour être précis) à la cheville et au poignet ; ses gestes lents et précis articulés devant une table où est posé le capteur de mouvements influent sur la forme et la texture des sons électroniques et granulaires générés par l’ordinateur du Français. Les dix calmes premières minutes servaient d’avertissement au torrent de bruits qui allait suivre ; sans crier gare, le bruit blanc s’est mis à gronder de manière menaçante, les pulsions de basses fréquences qui nous traversaient la cage thoracique soulignaient à forts traits la dimension physique de cette performance pluridisciplinaire, qui s’est terminée par un son puissant rappelant celui d’un hélicoptère se posant dans l’amphithéâtre.

Prenant le long détour pour arriver dans la capitale arthabaskienne, il était frappant de voir des deux côtés de l’autoroute tous ces champs agricoles encore inondés par les dernières crues, rappel que, même si la montée des eaux ne fait plus la une des téléjournaux, le défi demeure de taille pour les sinistrés. Ils auraient trouvé inspiration dans la force tranquille de la chanteuse free jazz américaine Linda Sharrock, qui se produisait dans la belle salle du Carré 150, accompagnée par le saxophoniste Mario Rechtern et la violoniste Mia Zabelka (une première mondiale).

Une lutte, un combat

Victime d’un AVC il y a quelques années, l’ancienne collaboratrice de Pharoah Sanders aujourd’hui âgée de 70 ans a dû se faire accompagner jusqu’à sa chaise, où elle est demeurée pendant un peu moins d’une heure pour cette performance de deux improvisations irradiantes et chaotiques qui a démarré sur les chapeaux de roues alors que les trois musiciens sont sortis en même temps de leurs blocs de départ. Admirable session d’appels et de réponses entre les trois protagonistes, beaucoup d’écoute malgré le niveau de bruit et d’énergie, alors que Zabelka faisait rugir son violon électrique et que Rechtern jouait de son saxophone avec un archet (mais si, c’est possible). Ce n’était pas qu’un concert, c’était une lutte, un combat, pour Sharrock en premier lieu, sa voix forte s’élevant contre le jeu diabolique de ses collègues, et surtout contre le destin qui l’a rendue aphasique.

Le clou de cette seconde soirée du FIMAV allait cependant être le programme double mettant en vedette une première visite du duo indonésien Senyawa — notre révélation de cette brève visite à Victo — suivi du quartet fusion funk-jazz-rock Ex Eye, mené par le saxophoniste Colin Stetson.

Le fondateur du FIMAV, Michel Levasseur, était soulagé de pouvoir présenter Senyawa, dont un des membres avait perdu son instrument pendant le transit aérien, instrument qui venait tout juste de lui être rendu. Quel instrument, au juste ? Un truc sans nom, bricolé main sur une base de bambou. Pensez à une contrebasse, mais sans la caisse de résonance, que le manche. Et les cordes, bien sûr, une vingtaine à vue d’oeil, épinglées tout autour de ce gros manche. Ça se joue à l’archet, mais aussi au plectre, l’instrument électrifié sonnant tantôt comme un sitar, un violon, ou une guitare électrique.

Le duo part de la musique traditionnelle de l’île de Java pour l’amener vers la musique expérimentale, noise, hardcore, métal, alors que le chanteur et sa voix athlétique passent d’un falsetto précis à des chants gutturaux. Le programme était constitué de compositions (le groupe compte six albums) et d’improvisations, et le résultat était franchement stupéfiant, tant ces deux musiciens doués pouvaient sonner comme un orchestre complet, imposant, dynamique. On a déjà hâte de les revoir.

Plus de son !

En comparaison, la performance d’Ex Eye était nettement plus conservatrice, mais tout aussi satisfaisante. C’était une deuxième performance en deux soirs pour ces musiciens qui, toujours menés par Stetson, ont interprété la 3e Symphonie de Gorecki. Non sans pépins ; si Victoriaville a évité le pire des inondations, elle n’a pu fuir le spectaculaire orage qui s’est abattu sur la région la veille. Pendant le premier mouvement, le Colisée a été frappé par une panne électrique majeure. Crac ! plus de son. Le courant rétabli, ils ont repris du début.

Les festivaliers ont ainsi pu découvrir le matériel du premier album d’Ex Eye, qui doit paraître le 23 juin prochain. Le volume au tapis, la salle bondée du Colisée s’est laissé emporter par le mélange de free jazz et de stoner rock du quartet aux grooves monumentaux, épicés par le jeu imprévisible du guitariste électrique, et par le souffle colérique du saxophone basse de Stetson. La plus immédiatement accessible des performances de la journée, suivie de près par celle du jeune groupe math/prog rock Bent Knees dans l’autre salle en fin de soirée, riche sur le plan technique, moins captivante côté compositions.