La fuite, plutôt que la fête!

Le chef de l'Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le chef de l'Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano

À l’heure où la fête du 375e anniversaire de Montréal battait son plein, à l’heure où Yannick Nézet-Séguin et le Métropolitain partageaient la scène du grand spectacle officiel du jour J au Centre Bell, l’OSM et son chef s’étaient retirés dans ces quartiers qu’ils croient un peu trop les leurs pour promouvoir l’oeuvre la plus absconse d’un chef et compositeur américain dont on célébrera le centenaire l’année prochaine.

Cette initiative s’est matérialisée par du jamais vu : un exode continu de spectateurs tout au long de la présentation de A Quiet Place de Bernstein. Fut-ce le pire flop de l’histoire de l’Orchestre symphonique de Montréal, et ce, le jour même du 375e anniversaire de la ville ? Seuls des observateurs de plus longue date pourraient trancher, mais moi, je n’ai jamais vu cela.

On ne sait dire qui n’a pas embrayé, et à quel moment, pour brancher en ce jour aux festivités de la métropole l’orchestre qui est censé la représenter. Mais force est de constater un retournement spectaculaire en dix ans. Des personnalités (et pas qu’en musique classique) semblent avoir pris l’ascendant sur des institutions historiquement bien ancrées. « Yannick » est aujourd’hui l’ambassadeur du classique au Québec. Soit. À Montréal, l’OSM se joindra à la fête fin mai avec sa création, montée avec Moment Factory et le compositeur Samy Moussa. Après ce qu’on a vu mercredi soir, ça a intérêt à être bon !

Jour de fête avec purge musicale

Il faut reconnaître que, sur le plan stratégique, l’Orchestre symphonique de Montréal avait cette semaine d’autres visées : un enregistrement Decca avec en ligne de mire le centenaire Leonard Bernstein (août 2018). Ce faisant, Kent Nagano poursuit dans une veine qui lui a toujours réussi : repérer une oeuvre dont la discographie est réduite ou dépassée et où, avec une proposition artistique nouvelle, il pourra faire sa marque.

Dans le répertoire de Bernstein, Kent Nagano a jeté son dévolu sur A Quiet Place, dont il a piloté et créé une version de chambre, rodée à Montréal lors de la Virée classique 2014. Le plan de match est clair : il n’y aura aucune concurrence, la proposition sera originale dans l’année du centenaire Bernstein. Les collections de récompenses qui ont salué la parution discographique de L’Aiglon sont escomptées. Seront-elles au rendez-vous ?

Je ne parierai pas là-dessus. Car ce n’est pas parce que le sujet (un plaidoyer pour la tolérance envers la différence sexuelle) suscite un a priori positif que tout traitement peut en être acceptable. Dans la version réduite de A Quiet Place, l’intermède Trouble in Tahiti est évacué du 2e acte, ce qui condense l’ensemble.

Mais, à la base, l’oeuvre s’égare dans des futilités, des inepties et des vulgarités textuelles et musicales d’une vacuité à peine imaginable. Cette chose est un navet musical épouvantable doublé d’un pensum que même un admirateur émérite de « Lenny » tel que moi n’arrive pas à digérer… et je sais que d’éminents spécialistes académiques du compositeur partagent mes réticences !

Du coup, il ne sert à rien que la distribution vocale, avec Claudia Boyle, Joseph Kaiser, Gordon Bintner et Lucas Meachem en protagonistes principaux, soit optimale.

En première partie, divers protagonistes se sont échauffé la voix en chantant des airs de Bernstein accompagnés au piano. Je ne sais comment le public de l’OSM perçoit le fait de payer des billets de concerts orchestraux pour se retrouver à écouter des airs accompagnés au piano comme au conservatoire. Pour ma part, je trouve cela assez étrange et cela me ferait bondir.

A Quiet Place

Leonard Bernstein : Airs et duos, accompagnés au piano, tirés de West Side Story, Candide et Trouble in Tahiti. A Quiet Place (version de chambre de Garth Edwin Sunderland). Claudia Boyle (soprano), Annie Rosen et Maija Skille (mezzos), Rupert Charlesworth, John Tessier et Joseph Kaiser (ténors), Gordon Bintner, Lucas Meachem et Daniel Belcher (barytons), Steven Humes (basse). Esther Gonthier (piano, première partie). Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, mercredi 17 mai 2017. Reprise jeudi 18.

1 commentaire
  • Richard Cloutier - Abonné 18 mai 2017 00 h 58

    La mode est au populisme!

    Je trouve audacieux la proposition de M. Nagano qui a effectivement comme vous les dites trouvé une oeuvre peu connue qui va trouver sa place dans la discographie du centenaire en 2018 de M. Bernstein. En ces temps populistes, je trouve courageux de programmer une oeuvre qui tenait à coeur à Bernstein, Montréal est une ville de diversité, mais pas le public de l'OSM qui, si on l'écoutait comme vous le savez fort bien, n'irait que rarement au-dela de Beethoven et Rachmaninov. J'aime beaucoup Yannick Nezet-Séguin, il vient sans doute pour parodier Lisée, de vivre son Moment Factory, je trouve déplacé de les comparer. On est chanceux à Montréal d'avoir deux (et plus) si bons orchestres. La première partie, au piano, était tout simplement sublime. Et valait le prix d'entrée. Cet opéra était une oeuvre exigeante, une fois par année, on n'en mourra pas.