L’initiative Artistes citoyens en tournée veut promouvoir des actions écoresponsables

Tara Baswani, Laurence Lafond-Beaulne, Aurore Courtieux-Boinot et Caroline Voyer (arrière-plan) portent le projet Artistes citoyens en tournée.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Tara Baswani, Laurence Lafond-Beaulne, Aurore Courtieux-Boinot et Caroline Voyer (arrière-plan) portent le projet Artistes citoyens en tournée.

En traversant le territoire de ville en ville au fil des concerts, les musiciens laissent souvent une trace indélébile dans le coeur de leur public. Le problème, c’est que la tournée est aussi une façon de se déplacer et de consommer qui laisse une trace écologique profonde derrière les artistes et leurs équipes.

Pour tenter d’y remédier, un nouveau mouvement prend forme depuis quelques semaines, porté entre autres par la musicienne Laurence Lafond-Beaulne, moitié du duo de chansons électro Milk Bone. Avec Caroline Voyer, du programme Scène écoresponsable, et Aurore Courtieux-Boinot, étudiante en environnement, la chanteuse a mis sur pied Artistes citoyens en tournée, dont l’acronyme ACT incite à l’action.

Une vision hante encore Laurence Lafond-Beaulne, qui a été de plusieurs tournées, entre autres avec Alex Nevsky, les Soeurs Boulay et Ariane Moffatt. Elle se cache encore le visage en se souvenant de cette montagne de bouteilles d’eau, dont certaines à peine entamées, qui ont pris le chemin de la poubelle à la fin d’un spectacle.

« Tu n’y réfléchis pas, tu prends une bouteille, les techniciens aussi — et on est beaucoup. Tu l’oublies quelque part alors tu en ouvres une autre, et à la fin du spectacle, tout ça est jeté. Et ça n’a pas de bon sens. »

Il y a aussi les cafés achetés sur la route entre deux salles. Les ustensiles de plastique dans les casse-croûte. L’essence consommée au fil des kilomètres avalés, que ce soit en auto ou en avion. Et même la provenance des objets promotionnels vendus, ou l’impact énergétique des concerts, voire les piles des micros et autres équipements de son.

« Je me suis mise à réfléchir, je me suis sentie vraiment mal. Je me suis dit : “soit je continue à me sentir mal, soit je fais quelque chose pour que ça change” », raconte Laurence Lafond-Beaulne. Les musiciens, ça peut être un peu paresseux, alors je me suis dit que j’allais en faire un projet et essayer de changer les choses pour vrai. »

 

Culture à changer

C’est là qu’entrent en scène Caroline Voyer et Aurore Courtieux-Boinot, qui elles aussi voyaient là un enjeu important. « Les artistes que je connaissais avaient tous cette même réaction qui était : “on le sait, mais la vie en tournée c’est ça” », explique Aurore Courtieux-Boinot, qui a aussi fait un peu de direction de tournée en France et au Maroc. Mais la culture en tournée, ce n’est pas obligé d’être la culture du jetable. Toutes les belles choses que tu fais en tant que citoyen à la maison, tu peux les garder comme valeur avec toi en tant qu’artiste. »

D’où le nom du mouvement, où le « citoyen » est partie intégrante de la vie de l’artiste. La chanteuse d’origine indienne Tara Baswani, qui a aussi beaucoup tourné avec le Cirque du Soleil, a trouvé son compte avec ACT. D’autant que son art s’abreuve des inégalités dans le monde. « Quand tu fais des chansons sur ce qui se passe dans le monde, sur ce qui touche les gens, la première chose qui te frappe en plein visage c’est le milieu dans lequel tu travailles. » Et à quel point il n’est pas toujours cohérent avec la prise de position sociale.

L’artiste qui s’est installée à Montréal depuis quelques mois a développé toutes sortes de façon de diminuer son impact sur l’environnement, par exemple en fabriquant la pochette de ses disques avec des produits recyclés.

Unir ses forces

Les trois instigatrices d’ACT n’ont pas trouvé d’équivalent ailleurs dans le monde, mais plutôt des artistes qui agissent de manière isolée. Caroline Voyer donne l’exemple des Cowboys fringants, qui ont fait beaucoup pour l’environnement, et ce, depuis de nombreuses années. « Le mouvement ACT, c’est un peu de faire converger les idées, les forces vives, pour que d’autres s’en inspirent », dit-elle.

ACT reste donc une entité un peu floue, sans carte de membre, sans certification. L’initiative a créé une page Facebook — où les artistes pourront partager leurs idées et le résultat de leurs recherches —, un site Web (act-tour.org), et un guide disponible en PDF où sont proposées des actions divisées en trois catégories, pour l’artiste responsable, impliqué puis engagé.

« C’est super important de ne pas faire peur, et ce n’est pas une question de honte, mais plutôt l’idée de lancer une conversation », explique Aurore Courtieux-Boinot.

La discussion peut se faire un peu partout. Entre un chanteur et son public, par exemple, ou entre les musiciens d’un même groupe. Et aussi beaucoup entre les créateurs et les salles de spectacles.

« Avec Alex Nevsky, c’est indiqué dans nos demandes aux salles que nous faisons une tournée sans bouteilles d’eau, raconte Laurence Lafond-Beaulne. On a notre bac avec nos contenants, chacun choisit le sien. Et là on se dit : qu’on ne retournerait jamais en arrière. On a fait le changement, et on se rend compte à quel point c’était ridicule comment on a agi toutes ces années. »

Pour l’instant, ACT, qui sera lancé officiellement le 23 mai, se contente du territoire québécois, mais veut ensuite élargir son influence au Canada anglais, puis aux États-Unis. Le trio a de grandes ambitions, mais encore peu de moyens, et espère recevoir quelques coups de pouce financiers pour permettre de stabiliser et de développer le projet.

« Et on parle de musiciens, mais ça peut s’appliquer au milieu de la danse, du théâtre, des humoristes; il y a des similarités dans ces réalités-là », conclut Laurence Lafond-Beaulne.