Un Bruckner ailé sur un nuage de silence

En maîtrisant les transitions, en ne s’épanchant plus en pauses méditatives dans les grandes phrases, le chef Yannick Nézet-Séguin défend désormais un Bruckner fluide, bien campé, qui respire au long cours.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir En maîtrisant les transitions, en ne s’épanchant plus en pauses méditatives dans les grandes phrases, le chef Yannick Nézet-Séguin défend désormais un Bruckner fluide, bien campé, qui respire au long cours.

Le silence qui a régné, dimanche, pendant la 1re Symphonie de Bruckner enregistrée par Atma était totalement inédit à la Maison symphonique de Montréal. Assurément, le respect du public montréalais pour Yannick Nézet-Séguin est à la hauteur du talent de notre plus grand ambassadeur musical, honoré avant le concert par un doctorat honoris causa de l’Université McGill. On notera la tenue et la rigueur de cette petite cérémonie par rapport à la pompe de celle de 2011 à Wilfrid-Pelletier, saluant une même distinction décernée par l’UQAM. La maturité a beaucoup de bon. En musique aussi.

Car, au long de son parcours avec Bruckner, auquel ne manque désormais que la Cinquième, qui sera enregistrée en septembre 2017, Yannick Nézet-Séguin est devenu un vrai brucknérien. J’ai déjà écrit que la bascule s’est faite, à mon avis, au moment de la Quatrième : c’est là que le chef a vraiment apprivoisé une partie du mystère des transitions dans cette musique. Et Dieu sait que dans la Première elles sont délicates… Un autre palier a été franchi après la Sixième, avec la Troisième, où il m’a semblé percevoir une compréhension accrue du « noble forte » dans les attaques et le développement sonore des cuivres.

La Première entendue dimanche est le fruit de ce processus de maturation. Les rouages en furent particulièrement huilés, car l’interprétation bénéficiait des deux concerts donnés auparavant à Verdun et à Ahuntsic. Cela s’entendait par exemple dans la netteté des attaques et l’articulation (altos et violons 2) du Scherzo.

En maîtrisant les transitions, en ne s’épanchant plus en pauses méditatives dans les grandes phrases, Nézet-Séguin défend désormais un Bruckner fluide, bien campé, qui respire au long cours. Les cuivres ont été excellents, notamment le pupitre de cors, brillant sous la houlette de Louis-Philippe Marsolais. Quant à la disposition des violoncelles et des contrebasses, les quinze premières secondes de la symphonie achevaient de nous convaincre que la solution Nézet-Séguin (alignement des contrebasses en fond de scène) est la bonne. De la même manière, sa balance entre cordes et vents était impeccable, contrairement aux récentes errances de Daniel Barenboïm en la matière.

Discographiquement, les micros donneront peut-être aux violons la rondeur, la chantilly viennoise, qui manque par rapport aux grands orchestres européens. Car, ne nous voilons pas la face : la Première n’est pas une symphonie des plus passionnantes et, au disque, les couleurs de l’orchestre comptent beaucoup.

L’événement Bruckner a été précédé par une musique semi-figurative, organique et habilement troussée de Stacey Brown, digne élève de Denis Gougeon, et par le Concertopour harpe de Rota, joué avec mille nuances par la formidable Valérie Milot. Sur ce coup, Yannick Nézet-Séguin m’a beaucoup étonné par l’effectif orchestral massif qu’il a mobilisé dans cette oeuvre « néo-baroque », qui ne vaut, hélas !, pas le Concerto-soirée pour piano et orchestre du même compositeur.

Valérie Milot et Yannick Nézet-Séguin

Stacey Brown : Perspectives. Nino Rota : Concerto pour harpe et orchestre. Anton Bruckner : Symphonie n° 1 (version de Vienne, 1891). Valérie Milot (harpe), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, dimanche 14 mai 2017.