Hazy Montagne Mystique: la musique, différemment

Il suffit de s’intéresser à la musique de «Chi», ainsi qu’à sa démarche de patron de la maison de disques Jeunesse cosmique, pour être convaincu qu’on a bien affaire à un phénomène.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Il suffit de s’intéresser à la musique de «Chi», ainsi qu’à sa démarche de patron de la maison de disques Jeunesse cosmique, pour être convaincu qu’on a bien affaire à un phénomène.

La crise du disque ? Chittakone Thirakul s’en moque pas mal. Le Montréalais oeuvrant sous le nom de scène Hazy Montagne Mystique a fondé avec des amis la maison de disques Jeunesse cosmique qui, en six ans d’activité seulement, a déjà lancé plus d’une centaine d’albums (!), en format numérique « mais aussi en cassette, en vinyle, en CD, clé USB… Nous sommes vraiment des amoureux du format physique ». Portrait d’une jeunesse qui souffle vent de folie et de fraîcheur sur la scène expérimentale locale.

« Tout le monde m’appelle Chi », dit le musicien né au Laos il y a une bonne trentaine d’années, arrivé ici tout jeune avec sa famille après avoir transité par un camp de réfugiés en Thaïlande. Dommages collatéraux de la guerre du Vietnam, résume-t-il : « Mon grand-père, cartographe de profession, a étudié en France. C’est lui qui a mené sa famille en Thaïlande, puis qui a pris le “guess” de nous amener en Occident. Il m’a transmis beaucoup, sa culture, sa nature de penseur, d’intellectuel. En fait, dans toute ma famille, on a une mentalité assez flyée… »


« Architecture sonore »

Pour le reste du clan Thirakul, ça reste encore à être démontré, mais il suffit de s’intéresser à la musique de Chi, ainsi qu’à sa démarche de patron d’une maison de disques, pour être convaincu qu’on a bien affaire à un phénomène. Déjà, il y a la somme de disques parus chez Jeunesse cosmiques, et tous offerts sur le modèle « payez ce que vous voulez » depuis sa page Bandcamp (jeunessecosmique.bandcamp.com). Sur Le retour des rois (la trilogie), un récent double album conçu avec l’artiste Velvet Glacier, les compositions, généralement douces, vont de l’ambiant évocateur au bruitisme parcimonieux ; sur son disque Étude de la noirceur/Le schéma d’une boussole (2016), on passe d’une étrange élégie chantée doucement en français au noise abrasif d’une persistante guitare trafiquée

Sur Baccam, Laos 1979(2016), « j’ai travaillé à partir de vieilles cassettes de musique du Laos que mes grands-parents m’ont données, explique Chi. J’ai pris des sons, les ai manipulés, édités, remixés ; ce disque est directement inspiré de mes racines, mais je ne tiens pas à être défini comme un “artiste asiatique”  », dit-il, remerciant du même souffle le Festival Accès Asie de lui donner l’occasion de se produire en concert, avec la collaboration d’une danseuse contemporaine et d’un cinéaste expérimental, ce vendredi soir, 20 h, à la Casa del Popolo.

À vrai dire, il serait difficile d’apposer une étiquette sur le travail de Hazy Montagne Mystique, hormis celle, plutôt fourre-tout, de musique expérimentale. Abordant le matériel de son prochain disque (Tu ne te retourneras pas), le musicien évoque un travail « d’architecture sonore » plus que d’écriture et de composition, « un travail en collaboration avec des amis. Il y aura des passages chantés, en français, en japonais, en polonais… Ce sera en tout cas mieux réalisé, moins lo-fi que mes précédents disques ».

 

Au concert comme dans son salon

Il y a en tout cas un esprit qui définit Jeunesse cosmique davantage qu’un son. Une manière d’aborder ces musiques inhabituelles. On sent une certaine légèreté, quelque chose d’engageant. Faire de la musique expérimentale, d’accord, mais avec le sourire.

« C’est drôle que tu mentionnes ça, dit Chi. Les gens qui ne savent pas ce qu’est Jeunesse cosmique et qui assistent à nos événements dans des parcs, des galeries ou des bars, viennent nous voir à la fin et nous disent : “Hé, merci de nous accueillir dans votre univers fait de musique comme ça.” Tu sais, on forme une belle gang, on aime accueillir les gens à nos concerts, s’assurer qu’ils se sentent bien. On ne veut surtout pas être coincés, comme ça peut arriver dans un concert de musique actuelle ou de jazz expérimental… On veut boire, rigoler, être dans nos concerts comme on serait dans notre salon. »

« Lorsqu’on a commencé Jeunesse cosmique, poursuit Chi, on voulait créer une structure hors normes », fidèle aux idées de gauche et militantes de cette gang d’amis créatifs. « On critiquait beaucoup le système et l’industrie de la musique. On a lancé notre plateforme parce qu’on ne trouvait pas de label qui nous ressemblait. Et à partir de ça, on a voulu rassembler tous les “cosmiques” de Montréal, tous ceux qui font des musiques différentes et les choses différemment. »

Comme lancer des cassettes pour presque chaque parution, quoique ces temps-ci, la bonne vieille quatre-tracks semble être redevenue à la mode sur la scène indépendante d’ici et d’ailleurs. « Déjà, vers 2009, il y avait un retour de la cassette, explique le musicien. J’allais voir des shows. À la table de marchandises, les groupes d’ici en offraient. Trop jeune pour avoir connu le disque vinyle, j’ai été élevé avec cet objet. J’allais au Music World de la Place Longueuil m’en acheter. Elles avaient ces gros trucs de sécurité en plastique blanc, tu te rappelles ? Oui, c’est nostalgique, mais aussi un item de collection. Et puis, même si le son est tout croche, on offre gratuitement les fichiers numériques en téléchargement, alors… »