Sport ou musique, il faut choisir!

Albert Cano Smit a tenu le choc du concerto et bravé toutes les conditions adverses avec une sorte de grâce ailée
Photo: Brent Calis Albert Cano Smit a tenu le choc du concerto et bravé toutes les conditions adverses avec une sorte de grâce ailée
‏Ce que nous avons vécu mardi soir à la Maison symphonique est peut-être important. Un superbe musicien s’est exprimé. Un jeune homme de 20 ans qui, à ce qu’on entendait dans les couloirs, n’avait jamais joué de sa vie avec un orchestre et s’attaquait au 1er Concerto de Brahms. Tout laissait à penser qu’il imploserait: ce ne fut pas le cas. Albert Cano Smit a tenu le choc du concerto et bravé toutes les conditions adverses avec une sorte de grâce ailée.

Est-il prêt ? Est-il le lauréat ? Là est la question. Car le choix du 1er Concerto de Brahms, trop long pour un tel concours, est, même maîtrisé, un quasi-suicide en direct. C'est aussi une œuvre qui vient trop tôt dans sa vie d’artiste. Car Albert Cano Smit, qui est possiblement un grand artiste en devenir, a encore des problèmes à régler, notamment une question de posture qui lui fait enfouir sa tête dans les épaules. Ce manque de dégagement des bras nuit à la puissance intrinsèque et aura des conséquences physiques à moyen terme.

‏Je réitère pleinement le parallèle avec David Fray: même posture étrange d’ailleurs; même richesse de toucher; même sens des phrases; même sensibilité pour les modulations. Un superbe musicien. Mais un jury de concours peut-il faire un pari sur l’avenir et miser sur un candidat composé de 70 % de talent exprimé et 30 % de génie potentiel ? Nous verrons vendredi.

Course au stage
Âgé de 10 ans de plus, rompu à l’exercice, Zoltan Fejérvari est venu débiter son Bartok, comme il a débité son Janacek ou son Ligeti en récital. Nous n’avons rien appris de plus, car il avait déjà tout livré en quart de finale et il n’a strictement rien d'autre dans la besace. On l’a écrit: c'est un pianiste solide, fait pour le répertoire du XXe siècle. Son jeu est cadré, pauvre en variété de toucher, si dénué de poésie qu’on s’étonne de le voir jouer le 3e de Bartok plutôt que le 1er. Comme le Concours musical international de Montréal a pour vocation de révéler un artiste et non de chercher le fils spirituel de Claude Helffer ou de décerner un brevet donnant accès à un stage gratuit auprès de Pierre-Laurent Aimard, Fejérvari n’aura pas ma voix.

La prestation de Guarrera pose des questions intéressantes à trancher pour le jury. En tenue corporelle, il est plus efficace que Cano Smit, en puissance aussi. Il a infiniment plus d’imagination et de couleurs que Fejérvari. Je ne pense pas, cependant, que Tchaïkovski soit son concerto. J’aurais bien aimé l’entendre dans le 3e ou le 5e Concerto de Beethoven pour vérifier si son inconfort à l’exercice du dialogue avec orchestre est endémique.

‏Disons qu’il tend à foncer dans le tas, avec des accélérations parfois arbitraires. C'est spectaculaire, mais je n’ai pas entendu beaucoup de musique, contrairement aux lauréates passées, Rana et Arghamanyan, dans la même oeuvre. ‏On notera la grande attention portée par le chef Claus Peter Flor aux candidats. Il a littéralement couvé Albert Cano Smit, comme un père spirituel, et Guarrera s’est montré fort reconnaissant d’avoir relayé la féroce énergie de son Tchaïkovski. On espère que tous les musiciens, au sein de l’OSM, se sentiront concernés ce soir. C’était variablement le cas mardi, malgré l’engagement et la présence d’Olivier Thouin au premier violon.

Piano 2017

‏Finale (1re soirée) — Albert Cano Smit (Espagne/Pays-Bas). Brahms: «Concerto n° 1» / Zoltan Fejérvari (Hongrie). Bartok: «Concerto n° 3» / Giuseppe Guarrera (Italie). Tchaïkovski: «Concerto n 1». / Orchestre symphonique de Montréal, Claus Peter Flor. Maison symphonique de Montréal, mardi 9 mai 2017.

2 commentaires
  • Jean-Henry Noël - Inscrit 10 mai 2017 07 h 32

    La posture de Cano Smit

    Monsieur Russ, avez -vous aussi des réserves sure celle Glen Gould ? Est-ce que 70% de talent exprimé ne suffisent pas à un bon musicien ?

  • Christophe Huss - Abonné 11 mai 2017 12 h 48

    Posture

    Monsieur Noel

    "Est-ce que 70 % ne suffisent pas ?" Je pense avoir été pour le moins clair sur mon opinion à ce sujet.

    Sur la question de posture c'est une remarque très très constructive. Je me suis aperçu en sessions de jury de conservatoire que c'était un point fort peu soulevé par certains enseignants et dont les jeunes sont parfois inconscients. Cela peut avoir des conséquence musculo-squelettiques dramatiques à moyen terme.

    J'ajoute enfin que Glenn Gould ne jouait pas en public, donc pas non plus en concerto et n'avait aucunement à se soucier du volume sonore émis face à un orchestre dans une salle de 2000 places. La conversion des forces physiques en volume sonore ne le préoccupait pas. Donc il adoptait la posture qu'il voulait, dans son studio.
    CH