Petula Clark veut interpréter des auteurs-compositeurs québécois

Pétula Clark a 70 ans de carrière derière elle.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pétula Clark a 70 ans de carrière derière elle.

Des vinyles de Petula Clark, plein le sac Metro réutilisable. J’ai tout apporté. Une quarantaine de 33 tours, autant de 45 tours parus au Québec et de super 45 tours à pochette glacée (une spécialité française). Autant dire pas grand-chose, considérant la discographie, les éditions rares de tous pays. Quand je sors mon butin du sac, tout le monde sourit. Petula, le relationniste, le promoteur québécois. Oui, je suis un fan.

Avant de commencer l’entrevue, le regard de la chanteuse s’arrête sur mon exemplaire mono de Colour My World/Who I Am. Color My World, que Renée Martel avait adaptée en Viens changer ma vie, et que le film de Xavier Dolan, Les amours imaginaires, a relancée. « Cette chanson de Tony Hatch [l’homme des grands succès planétaires, Downtown, My Love, I Know a Place, Don’t Sleep in the Subway], je crois qu’on l’a enregistrée à New York », se souvient Petula.

« Nous avions LE joueur de sitar en ville, pour la petite partie en intro, vous savez ? » Oui. Oh que oui. « Eh bien, il avait fallu attendre qu’il termine sa méditation… » Elle s’esclaffe. « Tony regardait sa montre. Meditate ? For half an hour ? Of studio time ? »

Je vis pour de telles anecdotes, j’en prendrais des heures. Je ne me concentre pas moins sur la raison de ce rendez-vous dans la suite d’hôtel montréalais du centre-ville, cerné de grues et de rues barrées. Petula Clark, ces derniers jours, a rencontré des auteurs-compositeurs-interprètes québécois. À qui elle a demandé des chansons « sur mesure, mais pas non plus des imitations de Downtown ou C’est ma chanson ». À l’automne, elle reviendra pour l’enregistrement des meilleurs titres du lot. « On sortira l’album au début du printemps 2018, et on les présentera en spectacle en mai. » Pressentis : Louis-Jean Cormier, Ariane Moffatt, Antoine Gratton, Gaëlle avec Florence K, Robert Charlebois, Roch Voisine, France D’Amour, Michel Rivard, Jim Corcoran, Steve Marin, d’autres encore.

Cinq décennies et demie de succès au Québec

Pourquoi Petula, après 70 ans de carrière — elle chantait, enfant, sur les ruines fumantes de Londres après le blitz des bombardements nazis, avec la tout aussi petite Julie Andrews —, ne se contente-t-elle pas d’aligner ses immortelles pour un auditoire mondial ravi d’avance ? « Je suis restée la même personne qui fait ça par amour. Pas trop touchée par le reste. Il y a beaucoup de choses qui ont changé dans ma vie, sauf ma voix, et l’amour de ce métier. J’ai envie de nouvelles chansons autant qu’en 1965. Et là, j’ai envie de la couleur québécoise. On verra ce que ça donne… Pour le moment, c’est dans l’air : on n’a rien ! »

La couleur québécoise ne pouvait pas être plus colorée qu’avec Paul Daraîche : c’est la participation de Petula Clark en 2015 à l’album de duos du patriarche country (pour la chanson-titre, Laisse-moi te dire) qui a tout naturellement lié tendresse, plaisir et savoir-faire local. « Je me suis beaucoup amusée à faire ça, en plus il est charmant… » On ne résiste ni à Paul ni à Petula : ensemble, c’était gagné. Remarquez, le Québec aimait Petula Clark avant même son premier spectacle en ville, à la Comédie-Canadienne en janvier 1965 : on twistait déjà avec elle sur tous les 45 tours parus chez Vogue, que distribuait Trans-Canada : Mon bonheur danse, Ya Ya Twist, Dans le train de nuit, Je me sens bien. « À la Comédie-Canadienne, c’est la première fois que je faisais un récital. Et au même moment, Downtown était numéro un au hit-parade américain, c’est un moment incroyable pour moi. »

Elle nous chantait en français sa carrière yéyé, alors que la planète frappait à sa porte. Bientôt, elle serait abonnée au Ed Sullivan Show, et on la retrouverait même dans le film The T.N.T. Show, concert filmé en Californie, aux côtés des Byrds, Donovan, Bo Diddley, Ray Charles… « Il y avait Joan Baez aussi dans ce spectacle », constate-t-elle en regardant la couverture du DVD. « Je l’admirais tellement. C’est fou, elle chantait You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ et Phil Spector l’accompagnait au piano. » Petula Clark rejoignait tout autant les fans des Beatles que d’un Harry Belafonte (qu’elle invitera dans un TV Special historique en 1968, diffusé quatre jours après l’assassinat de Martin Luther King). Elle était adulée par l’« in-crowd » autant que la préférée de l’« older generation », une exception à l’époque. « Je crois que j’étais rassurante. Mais un peu cool, aussi ! »

La bière de Gainsbourg

En France, elle enregistrera des chansons de Pierre Delanoé et Serge Gainsbourg. « La première fois que j’ai rencontré Serge, j’étais nerveuse, j’adorais La javanaise. Il est venu me présenter une chanson à notre appartement à Paris [qu’elle habitait avec son mari Claude Wolff, alors attaché de presse chez Vogue]. Il y avait Serge, moi, et un grand piano. Il était tellement timide qu’il tremblait. » Jusqu’à faire tomber sa bière… dans le piano ! « C’est pas très bon pour un piano ! Quand il est reparti, il était certain que je n’allais pas prendre sa chanson. Le piano n’a plus jamais sonné pareil, mais la chanson était bonne, et il m’en a écrit plusieurs. » On connaît La gadoue, Les incorruptibles, O O Sheriff. On connaît moins Flash Back, d’un album de 1972, Comme une prière. « C’est ce qu’on appelle une “chanson d’album”, pourtant magnifique, écrite par Serge sur une musique de Michel Colombier. Elle mériterait qu’on l’entende… »

Moi-même, je ne la connais pas, c’est indigne d’un fan. Je ne lui tends pas moins mon exemplaire de l’album qui contient Don’t Sleep in the Subway. Sa plus belle des plus belles, à mon palmarès Petula. « La force des chansons de Tony Hatch », observe-t-elle en me dédicaçant le 33 tours, « ce sont les images très fortes. Quand il y a eu le 11-Septembre, on m’a demandé d’aller à New York chanter Downtown justement parce qu’on voit la ville que je chante. C’est encore ce que je demande d’une chanson. Une mélodie forte, et des images qui restent. » Avis aux Québécois en lice pour le prochain album.

6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 2 mai 2017 04 h 45

    Et si...

    Et s'il lui était proposé de chanter l'attachement semé d'embûches, le combat historique, des Québécois à leur continuité culturelle, elle qui s'appuie sur la langue française ?
    Hein ?
    Ou bien l'idée est-elle trop "shocking" par son risque de déranger et qu'il vaille mieux pour le conservatisme canado-britannique d'inventer quelque chose de plus "acceptable" pour lui ? En tel cas je pense à quelques chansons de Félix qui pourraient faire l'affaire. A l'exemple de son exceptionnelle oeuvre musicale et poétique du Tour de l'Ile. Ou de l'Héritage. Ou encore de son Alouette en colère ? Sienne et nôtre...
    Ou bien encore quelques-unes du Grand Vignault ? Comme I went to the market, qui a l'avantage pour ses ventes éventuelles d'être en partie en anglais ? Ou bien Mon pays; ou encore bien mieux selon moi : Les gens de mon Pays ? Peut-être que certains comprendraient ainsi enfin un peu mieux en vérité qui nous sommes et le désir que nous en avons développé de ne pas nous transformer pour devenir "comme tout le monde" en Amérique ?
    On bien encore l'une ou l'autre de l'unique Raymond Lévesque ? Par exemple la très signifiante Bozo les culottes ? Ou si la chose est trop engagée pour cette dame, Quand les Hommes vivront d'amour ne pourrait-il pas rejoindre avec elle encore un peu plus l'universel en écoute, ce que ce chant d'espoir exceptionnel mérite cent fois selon moi ? A l'équivalent de ce qui est fait depuis longtemps de ce que de nombreux autres ont fait avec Le Partisan's song de Léonard Cohen ?
    Ou peut-être bien, tiens !, reprendre la chanson Mummy-Daddy de Marc Gélinas ? Donnant une chance de plus aux anglophones du monde de nous comprendre, s'ils en trouvent intérêt et plutôt que de limiter leur idée de nous à l'image sottement folklorique que la très condamnable propagande canadienne donne de nous, de notre histoire ?
    De notre préoccupations à ne pas dissoudre notre société dans le grand tout anglicisant (et à la mode) d'Amérique...
    Hein ?!

    Tourlou !

    • Serge Lamarche - Abonné 2 mai 2017 16 h 08

      Faudrait quand même pas trop pousser. Les premiers responsables de la dissolution des francophones sont les francophones eux-mêmes. On n'a qu'à être indissolvable et dissoudre un peu des anglais au lieu. (Ce qui semble être le cas de mme Clark.) J'en sais quelque chose, vivant en Colombie-Britannique, qui n'est britannique que de nom finalement.

    • Yves Côté - Abonné 3 mai 2017 02 h 34

      Monsieur Lamarche qui vivez en B-C, je vous invite à faire l'expérience de dire à vos connaissances qui occupent un poste de responsabilité (quel qu'il soit) que celle-ci "n'est britannique que de nom". En passant par les élus de la province et en faisant un petit arrêt sérieux à Victoria...
      Une fois cela fait, si vous en avez toujours envie, nous nous reparlerons en toute connaissance de cause du résutat de votre enquête ?
      Qu'en dites-vous, Monsieur ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 mai 2017 08 h 22

    M. Cormier s'est surpassé dans ce papier

    Mme Clark est adorable.

  • Lise Ranger - Inscrite 2 mai 2017 09 h 12

    Petula Clark

    Très inspirante! J'ai hâte d'écouter son prochain album!

  • Raymond Labelle - Abonné 2 mai 2017 12 h 55

    Mme Clark semble douée d'une mémoire phénoménale.

    M. Cormier lui parle de ceci et de cela, elle ne pouvait savoir d'avance ce qu'il évoquerait, et tel et tel souvenir précis ressort. Impressionnant.

    Et veut encore présenter de nouvelles chansons. Wow!

    On peut se sentir flatté qu'elle-même sollicite nos auteurs-compositeurs pour un album et un spectacle.