L'opéra «Louis Riel» d'Harry Somers redonne une voix aux autochtones

Créé en 1967, l’opéra «Louis Riel» reprend vie 50 ans plus tard.
Photo: Sophie l’anson Créé en 1967, l’opéra «Louis Riel» reprend vie 50 ans plus tard.

Alors qu’ils le regardaient osciller au bout de sa corde de pendu, les exécuteurs de Louis Riel ne pouvaient s’imaginer, ce 16 novembre 1885, que sa mémoire resterait à ce point vivante, telle une onde de choc permanente.

En 1967, à l’occasion du centenaire du Canada confédéral, la mémoire de Riel est une fois de plus agitée, cette fois à l’occasion de la création d’un opéra. Signée par le compositeur torontois Harry Somers, sur un livret signé en 1966 par Mavor Moore et Jacques Languirand, cette oeuvre en trois actes, réputée d’une grande qualité, est intégrée aux célébrations du centenaire de la Confédération. Jouée pour la première fois à Toronto, elle sera reprise à Montréal pour Expo 67. À l’heure aujourd’hui du cinquantième anniversaire d’Expo 67, on rappelle peu que l’événement était aussi voué à célébrer, avec tambours et trompettes, un nationalisme canadien alors en pleine recherche de lui-même.

Nouvelles sensibilités

Cinquante ans plus tard, tandis qu’Ottawa célèbre dans la même foulée son 150e anniversaire, l’opéra de Somers consacré à Louis Riel est recréé à Toronto selon une nouvelle perspective qui témoigne de nouvelles sensibilités politiques et historiques. Présentée jusqu’au 2 mai à Toronto à l’Imperial Oil Opera Theatre par la Canadian Opera Company, cette production se transporte du 15 au 17 juin au Centre national des arts à Ottawa. La même oeuvre sera aussi présentée dans le cadre du Festival d’opéra de Québec, le 30 juillet et les 1er et 3 août. « Les célébrations du 150e sont très problématiques, ne serait-ce que parce qu’elles sont vécues très différemment partout au Canada. Pour les autochtones, c’est tout simplement une gifle au visage », explique en entrevue au Devoir Peter Hinton, directeur de la nouvelle production, parfaitement clair quant à ses intentions.

À son origine, dans les années 1960, cette oeuvre a été pensée comme une allégorie de l’antagonisme franco-anglo au Canada. Même si le drame tourne autour du sort du peuple métis, les autochtones n’y étaient guère présents autrement que sous la forme d’un symbole qui les dépassait. « Attention, dit Hinton, la façon dont l’histoire est dramatisée pour le biais de l’opéra n’est pas l’histoire elle-même. Louis Riel reçoit ici beaucoup d’attention comme symbole plutôt que face à l’histoire réelle et à son rôle dans celle-ci. »

Autrement dit, « cet opéra est d’abord un artéfact de son temps », soutient Peter Hinton. « Il comporte encore des biais liés à une vision coloniale. Mon intention était de proposer quelque chose de plus inclusif, de plus lié à notre temps. Je voulais donner une voix aux autochtones. »

Silence de la parole

Dans la version revue que donne aujourd’hui à voir et à entendre Peter Hinton, c’est donc bien la condition autochtone qui se trouve au centre du propos. On joue sur ce que montre l’opéra et sur ce qu’il ne montre pas. « Un choeur silencieux propose en fait un usage théâtral de ce qui fait défaut. Puis on a aussi des gens qui discutent, mais qui au fond ne produisent pas d’action, ce qui peut être une allégorie de la nature politique du commentaire aujourd’hui. »

Estelle Shook précise que « ce sont des voix silencieuses, parce qu’on ne pouvait pas changer le livret de la pièce, bien sûr. Mais cela change la perspective de cette oeuvre qui était au fond le reflet d’une vision blanche du pays. Le silence, je crois, est vraiment vu comme un signe de protestation ». Shook est la petite-petite-fille d’un Cri des Prairies qui s’opposait à l’époque, sur les bords de la rivière Rouge, à Louis Riel parce qu’il le trouvait trop radical.

Mais est-ce que la pendaison de Riel n’était pas surtout, du point de vue de nombre d’acteurs québécois de son temps, le signal qu’une vision du Canada, la leur, un pays, pour dire vite, créé en marge des visées impérialistes britanniques, était battue en brèche ? « Peut-être que c’est aussi une perspective. Riel était l’avocat d’un État qui ne serait pas fondé sur l’ethnie, mais plutôt sur la différence », dit Estelle Shook.

Oppression

À Montréal, le 20 juillet 1885, on avait accueilli en héros, à la gare Viger, les soldats de retour de la campagne menée contre les Métis. Pour ceux qui les applaudissaient, ces militaires au service de la couronne d’Angleterre avaient su écraser sans pitié « les rebelles ». Le maire de Montréal, Honoré Beaugrand, était de ceux qui jubilaient le plus fort. Dans La Patrie, son journal, Beaugrand écrit ceci pour célébrer le retour du 65e bataillon : « Leurs figures bronzées par le grand air, leurs uniformes en lambeaux, leur attitude martiale et l’air crâne, tout contribue à nous les faire aimer, respecter et admirer davantage. »

Mais cette admiration militariste, professée le plus souvent selon le souffle impérialiste, ne suscitait pas l’unanimité, loin de là. Partout au Québec, ils furent alors des dizaines de milliers à manifester le sentiment de leur dégoût devant cette boucherie conduite au nom de la vision d’un pays plongé dans le sang. Ce sentiment d’indignation fera bientôt place à l’idée que quelque chose s’était à jamais brisé le long des rives de la rivière Rouge. Honoré Mercier, futur premier ministre, et d’autres orateurs de la même trempe gonflent ce sentiment dans des discours publics brûlants. On parla longtemps de « Riel, notre frère ».

Lors de sa création en 1967, cet opéra était « provocant à l’égard de la Confédération », dit Peter Hinton. On montrait du doigt non pas ce qui faisait consensus, mais une ligne de fracture. « Riel, ce n’était pas un sujet consensuel », dit-il. Pas plus hier qu’aujourd’hui, sans doute.

« L’opéra montre l’héritage de l’oppression et de colonialisme sur lequel s’est édifié ce pays, ce à quoi servait la Confédération. » Cinquante ans plus tard, cet opéra rappelle ce que la culture canadienne, très jeune encore, porte comme poids colonial, croit Hinton, parfaitement à l’aise de discuter longuement et avec une parfaite maîtrise des différentes facettes que met en lumière sa production.

3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 29 avril 2017 04 h 56

    D'abord, une remarque...

    D'abord, une remarque qui à mon sens donne toute la signification des choses à cette production artistique.
    Il me semble, de mémoire, que dans l'opéra en question présenté en 1967, le livret de Riel (et de plusieurs autres...) est écrit en "bilingue", alors que la langue de cette personne et des siens était le français...
    Fait historique qui, d'ailleurs, fonda le refus de la valeur du procès de celui-ci, procès qui le conduisit, alors que de toute évidence il se trouvait dans un état de santé mental assez altéré, non seulement à la potence, mais à une mort saluée par toutes les autorités britanniques du Canada comme d'ailleurs de manière victorieuse pour la seule justice qui vallait alors et qui vaille encore aujourd'hui pour elles, celle qui suit l'affirmation nationaliste, extrémiste et colonialiste, de "Dieu et Mon Droit".
    Ensuite, pourquoi une telle remarque ici de ma part ?
    Simplement à cause de la double signification profonde qui se trouve véhiculée comme propagande canadienne dans ce processus : une, que de parler l'anglais partout en terres francophones au Canada a toujours été fondé comme comportement normal pour les élites au pouvoir depuis 1759, comme comportement souhaitable pour elles depuis 1763 et comme comportement de référence universelle pour elles toutes depuis 1867; deux, que d'y parler anglais est le signe observable que la loi du conquérant armé des pays français de langue est bien comprise de l'individu et donc, que l'écart de comportement qui fonde l'illégalité condamnable était bel et bien prise en compte par celui-ci au moment de commettre ses gestes.
    Ces deux conjugués démontrant "hors de tout doute possible" que les gestes d'opposition politique de Riel et associés, tout au contraire des faits réels, n'avaient rien de fondés et que la couronne anglaise avait et conservera son bon droit d'agir de manière violente et sanguinaire contre ce qui s'oppose à elle et à son idée de s'emparer d'un territoire étranger.

  • Yves Côté - Abonné 29 avril 2017 05 h 22

    Ensuite, deux observations et...

    Ensuite, deux observations.
    Le Canada excelle à ne battre sa coulpe que lorsqu'il ne peut plus y avoir de conséquence pour lui en termes légale et politique.
    Une, les Canadiens auront beau se fouetter de culpabilité et se courroucer publiquement de "l'erreur dramatique" d'avoir applaudi à la condamnation à mort d'un homme amoindri en terme de santé alors qu'il aurait dû être soigné et à des peines diverses mais toutes dramatiques d'un groupe de meneurs politiques qui n'a fait que de s'opposer à une injustice colonialiste, le tort est aujourd'hui définitivement fait. Et malgré les regrets officiels qui ont mis tant de temps à être entendus, nul ne pourra revenir sur les conséquences de celui-ci sur la réalité actuelle...
    Deux, au sujet des troupes de Montréal qui ont été saluées à leur retour par X ou Y, d'abord les informations des choses "accomplies" prenaient des jours avant d'arriver aux familles et individus puisque seuls cela pouvait se faire par les journaux écrits. Sans parler que la description des choses véritables par les hommes qui ont faits partis des troupes n'a pu se faire qu'après que ceux-ci soient revenus et qu'à leur arrivée, les gens ne savaient que ce que les autorités ont bien voulu dire aux "journalistes" de tout cela.
    Et en conclusion, pendant toutes les opérations militaires qui ont été menées depuis 1763, les Canadiens français n'ont jamais fait que de vouloir montrer à la monarchie britannique et aux autorités canadiennes que leur loyauté leur méritait d'avoir leurs "foyers et leurs droits" historiques non seulement protégés, mais respectés. Dont ceux qui leur garantissait une certaine "tranquilité" linguistique non-seulement à vivre en français, mais à laisser cette langue en héritage incontestable à leur descendance.
    Avec bien entendu le mépris constant et factuel que nous n'avons jamais cessé de connaître pour notre idée de ne pas disparaître dans un grand tout continental anglophone...
    VLQL !

  • Robert Beauchamp - Abonné 29 avril 2017 08 h 44

    pas de chicane

    Adapté au goût du jour. Gommé comme tout le reste