Francouvertes: la demi-finale des inclassables

Laurence-Anne
Photo: Jean-François Leblanc Laurence-Anne

Mes vingt et unièmes Francouvertes. Comme ça, de mémoire, je ne sais plus trop qui a gagné, qui s’est rendu en finale, en demi-finales. Ce qui me reste, ce sont des impressions fortes. Positives et négatives. Philippe Brach m’avait énervé à son tour de concours, alors qu’il m’a étonné chaque fois que je l’ai vu depuis, pour le verbe leste autant que l’esprit de réinvention chevillé au corps. J’avais trouvé Émile Bilodeau pas prêt, trop pétri de Bernard Adamus : son premier album lui a donné des contours et une belle foule de fans finis. Parfois, c’est clair. L’année des Soeurs Boulay, comme tout le monde, je n’avais d’yeux et d’oreilles que pour elles, leurs chansons, leurs harmonies. L’année d’Adamus, ça confinait au plébiscite.

Comme quoi on ne peut jurer de rien. La perception de la valeur et de la performance varie, jusque dans la tête de l’artiste : ça dépend du soir, de la digestion, de l’âge du capitaine. Jugez-en par cette Laurence-Anne qui ouvre le deuxième soir des demi-finales, ce mardi au Lion d'or.

Joue-t-elle l’étrange ou l’est-elle malgré elle ? Constructions singulières que les siennes, c’est le moins que l’on puisse dire. Décalage cultivé en pot ? Ce n’est pas entraînant, pas évident à suivre, mais passablement fascinant. Xylophone, synthé planant, basse-batterie jazzy, harmonies au bord de la dissonance, ça ne ressemble à rien, et ça, c’est bien. La jeune femme de Kamouraska fait partie de la génération de ceux qui ont étudié en musique et s’y sont affranchis. Résolument inclassable et insaisissable, voilà comment nous la découvrons. De toute évidence, elle a les moyens de son originalité, qui contraste (exprès ?) avec une image on ne peut plus sage. Pas sûr de pouvoir retenir l’un de ses airs, mais c’est secondaire. Du moment que je me souviens d’elle. Laurence-Anne.

Le prévisible qu’on n’attendait pas

Décider qu’on s’appelle Van Carton, alors qu’à l’origine on est Guillaume Monette de Victoriaville, ça laisse supposer un sens du décalage encore plus prononcé que chez Laurence-Anne. C’est tout le contraire. L’électro-pop du gaillard est fait pour cartonner — ça doit être pour ça, l’appellation contrôlée. Gros potentiel commercial pour ces mélodies déclinées du soul synthétique des années 1980 : quelques jeunes filles crient dans la salle, on a là une idole en devenir.

La prochaine fois, sûr et certain, le nommé Van sera spectaculairement glam et ses fans s’habilleront chic, jolies robes et escarpins assortis. La musique racole trop pour ne pas susciter le retour d’une certaine sophistication d’époque dans le look. On retient tout, comme si tout avait déjà été entendu quelque part. Excellents musiciens, présence scénique indéniable, arrangements à la fois répétitifs et efficaces, il a placé tous les bons pions sur l’échiquier, ce Van Carton. Il en détonne, avec ses refrains instantanément gagnants, cette sorte d’électro qui évoque des thèmes de films, tellement qu’il en devient l’élément hors d’ordre d’une soirée hors-norme. On est toujours l’étrange d’un autre.

La fêlure à la bonne place

Une sirène d’ambulance retentit au beau milieu de la pause. Ce n’est pas voulu, on a dû accrocher un piton et déclencher l’échantillonnage, mais c’est dans l’ordre du désordre des choses pour Lydia Képinski. Elle avait décontenancé tout le monde à la finale du Festival de la chanson de Granby l’an dernier, sacrée bibitte. Telle Laurence-Anne, mais sur sa propre planète, la jeune femme a également inventé sa manière, ses drôles de mélodies, jusqu’à sa sorte d’humour et sa gestuelle : rien n’est habituel en elle. Parfois, c’est presque de la chanson au sens admis du terme, et parfois pas du tout. Et parfois, dans la même pièce, il y a des décrochages, des mélodies qui tournent à gauche plutôt qu’à droite, et des moments de franche agressivité.

Elle est unique et cultive son unicité, Lydia Képinski. La fêlure à la bonne place. D’elle, je me souvenais déjà : on ne peut pas l’oublier, après une fois. Mais ça renforce l’impression : telle Laurence-Anne, elle ne ressemble qu’à elle-même. Intéressant choix pour le jury de l’industrie et le public, ce soir : la future vedette ou les inclassables ? Réponse : les inclassables. Au palmarès cumulatif, après deux soirs, on constate : les belles bibittes se sont démarquées. Après l’indélogeable Les Louanges (Vincent Roberge), on retrouve donc Lydia Képinski en deuxième place, et Laurence-Anne en troisième. Suite et fin des demi-finales ce mercredi.