Des classiques chez les modernes

Le compositeur et pianiste Jean-Michel Blais est une figure de proue au Québec du «modern classical».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le compositeur et pianiste Jean-Michel Blais est une figure de proue au Québec du «modern classical».

Serait-ce en 2017 que la scène « modern classical » s’imposera aussi en Amérique du Nord ? Tout indique que cet amalgame de styles musicaux, navigant quelque part entre la musique classique, la bande originale de film et la musique électronique ambiante, connaîtra bientôt son apogée. Loin des maisons symphoniques et des grands studios d’enregistrement, cette musique suscite la curiosité en s’immisçant dans l’univers de la musique pop et, du coup, en séduisant un auditoire mieux branché sur les nouveaux courants musicaux qui semble échapper à l’attraction de la musique classique traditionnelle. Découvrons.

« Chut ! » sifflait une jeune femme accoudée au bar du Divan orange mardi soir dernier alors que commençait le concert de l’ensemble new-yorkais Bing & Ruth. Plus d’une centaine de jeunes (surtout) mélomanes s’étaient réunis pour goûter (en silence) aux compositions planantes, minimalistes et harmonieuses du pianiste David Moore et de ses collègues, deux violoncellistes, un clarinettiste et un manipulateur de ruban magnétique.

Bing & Ruth lançait le mois dernier No Home for the Mind, son premier album pour l’étiquette britannique 4AD. « Ce fut une surprise pour nous d’avoir été approché par une grande étiquette comme 4AD, ça nous permet de passer à un niveau supérieur, en tout cas sur le plan de l’organisation », nous confiait le compositeur formé à la New School for Jazz de New York, la veille de son concert à Montréal.

Une étiquette d’indie pop qui s’intéresse à de la musique instrumentale inspirée de la musique classique ? À l’opposé, la vénérable maison allemande Deutsche Grammophon édite de plus en plus de disques d’artistes pop, comme l’album du pianiste canadien Gonzales et de l’ancien chanteur du groupe brit-pop Pulp Jarvis Cocker (Room 29), ou encore ceux des compositeurs emblématiques du « modern classical »Max Richter et Jóhann Jóhannsson — ce dernier signait la musique d’Arrival de Denis Villeneuve et s’est produit à la 5e Salle de la Place des Arts en octobre dernier.

La musique classique est soumise à beaucoup de règles. Nous, nous prenons un peu de recul pour réfléchir à notre propre manière de faire les choses et tenter de ne pas entrer dans un tel moule.

 

Voilà autant de signes que la scène « modern classical » a le vent en poupe « depuis peu en Amérique du Nord, car cette scène est déjà bien établie en Europe, surtout en Allemagne et en Grande-Bretagne », avance Évolène Lüthi, fondateur de la jeune étiquette montréalaise Moderna Records, qui organise un concert-vitrine de ses créateurs « modern classical » le 11 mai, à la Casa del Popolo.

Pour le compositeur contemporain montréalais spécialisé en musique de chambre Nicolas Hyatt, « ici, on associe cette musique plutôt au travail des compositeurs de musiques pour le cinéma » tel Hans Zimmer, célébré à Hollywood pour avoir mis en musique les images de la trilogie The Dark Knight et d’Inception, entre autres succès. Justement, Zimmer se produira avec orchestre au Centre Bell, le 30 juillet prochain.

Or, l’émergence récente de cette scène serait le fruit « du travail [de défrichage de musiciens tels que] Yann Tiersen ou Gonzales ces dernières années, et aujourd’hui [du pianiste allemand] Nils Frahm », que MUTEK a programmé au Monument-National en 2013, estime le compositeur et pianiste Jean-Michel Blais, figure de proue au Québec du « modern classical » dont l’album II, paru l’an dernier, s’était retrouvé parmi les dix meilleurs disques de 2016 du Time Magazine.

« Je ne sais pas comment l’expliquer, mais il se passe quelque chose ces temps-ci » pour cette race de créateurs qui reprennent à leur compte certaines pages de la grammaire écrite par plus de trois siècles d’histoire de la musique occidentale pour faire une musique jolie, d’apparence simple, décomplexée, « qui décontextualise la musique classique pour la rendre plus accessible [au grand public] », raconte Blais, qui a fait sa formation d’interprète au Conservatoire de musique de Trois-Rivières.

La muzak de notre époque ?

Mais, qu’est-ce que le « modern classical », au juste ? Musique principalement instrumentale, dominée par le piano et les cordes, parfois accompagnée d’orchestrations synthétiques, elle reprend à son compte les théories musicales développées dans la musique contemporaine des XIXe et XXe siècles, de l’impressionnisme de Debussy et Ravel au minimalisme de Steve Reich et Arvo Pärt. Des notions musicales avant-gardistes pour leur époque qui, après avoir été digérées par des générations de musiciens de tous horizons, sont aujourd’hui adoptées, assimilées, par l’amateur de musique moyen.

« C’est ça, la marque du “modern classical”, confirme Nicolas Hyatt, qui détient une maîtrise en composition de l’Université McGill et agit comme conseiller artistique auprès de Moderna Records. Il y a un lien avec la musique du XXe siècle : des traces de minimalisme, mélangées avec la musique ambient électronique et le drone. »

Michel Duchesneau, professeur titulaire à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, préfère le terme « néo-tonal » : « Dans le milieu de la création musicale […], il a eu des discussions assez musclées entre les tenants d’une avant-garde avancée, où le langage musical s’écarte considérablement du système tonal, et d’autres qui disaient : “Non non, il y a encore beaucoup de choses à faire avec le système tonal.” Je pense que Jean-Michel Blais [et ses collègues] s’inscrivent donc dans ce mouvement néo-tonal » qui met l’accent sur l’harmonie et les mélodies, en opposition à l’atonalité toujours explorée en musique savante. 

Il y aurait un lien à faire aussi avec le travail des romantiques, tant l’émotion semble vouloir occuper toute la place, dans les progressions harmoniques de Bing & Rush, dans les mélodies ingénieuses de Blais, dans la redécouverte du piano comme instrument percussif chez Nils Frahm. En somme, ça s’écoute tout seul, ce qui soulève toutefois un risque : celui que le « modern classical » ne devienne qu’une musique d’ameublement (pour reprendre l’idée d’Erik Satie), une musique qui n’a d’autre fonction que d’être jolie et inoffensive, qui manque de profondeur. De la muzak, quoi.

Photo: Tonje Thilesen Le pianiste David Moore, tête dirigeante de l’ensemble Bing & Ruth, qui fait dans la composition planante, minimaliste et harmonieuse.

Tous, du professeur d’université au pianiste new-yorkais, reconnaissent le danger. Jean-Michel Blais : « Les puristes classiques — et moi le premier ! — jugeront que mon jeu n’est pas impeccable, que mes compositions sont un peu simplistes, quoique touchantes, émotives. […] C’est un besoin chez moi, composer. Ça sort comme ça sort, l’amalgame des goûts du ti-gars qui écoutait de la musique traditionnelle québécoise, de la variété, en plus de mon amour pour Bach et Chopin. »

« Quant aux puristes, I dont give a shit, lance David Moore. S’ils n’aiment pas ce qu’on fait, c’est leur avis. Moi, je cherche seulement à développer ma propre voix, à découvrir jusqu’où je peux aller avec mon instrument. Ce qui m’importe, c’est faire la musique que j’ai envie d’entendre — et je suis assez chanceux pour réaliser que d’autres en ont aussi envie. Ensuite, je crois que la musique classique est soumise à beaucoup de règles. Nous, nous prenons un peu de recul pour réfléchir à notre propre manière de faire les choses et tenter de ne pas entrer dans un tel moule. »

Nicolas Hyatt décèle enfin dans la popularité grandissante du « modern classical » un symptôme de nos habitudes d’écoute : « Pendant un concert, je cherche à me faire mettre au défi, je veux quelque chose de plus complexe, un petit choc. À la maison, grâce au streaming, à l’accessibilité de toute cette musique en tout temps, je sens que beaucoup de gens veulent de la musique qui ne prend pas trop de place. Les musiques complexes n’aident pas à créer une atmosphère, à nous faire décrocher de notre quotidien, du monde qui va trop vite. Pour ça, une musique instrumentale plus consonante est privilégiée. »

Il de Jean-Michel Blais

 


The How of it Sped de Bing & Ruth