Quand Paul tenta le coup avec Elvis

Elvis Costello et Paul McCartney en studio en 1988, photographiés par l’épouse du Sir, feu Linda McCartney
Photo: Linda McCartney (mpl / Capitol / Universal) Elvis Costello et Paul McCartney en studio en 1988, photographiés par l’épouse du Sir, feu Linda McCartney

Après les Beatles, Paul McCartney a d’abord tout fait seul. L’album McCartney de 1970, c’est lui, avec çà et là des harmonies de sa compagne Linda. Mais, bien vite, ce grégaire, ce gars de band, a eu envie de retrouver ce qu’il avait avec John Lennon — et les autres Beatles. C’est plus fort que lui, Paul a besoin d’être stimulé par des collaborateurs brillants. Tout en demeurant maître de sa destinée en tant qu’artiste solo. Qui ferait l’affaire ?

Il n’a jamais trouvé. Avec Denny Laine au sein du groupe Wings, il avait un bon soldat, plutôt mésestimé. Après Wings, il a réessayé avec Eric Stewart, un ancien de 10CC. Du talent, là aussi, mais pas de chimie. Les collaborations avec un Michael Jackson ou un Stevie Wonder n’étaient que rencontres au sommet, rien de plus (et rien de moins). Pareil pour le duo (pas très réussi) qu’il osa un jour avec Brian Wilson, comme quoi deux génies réunis ne créent pas nécessairement quelque chose de génial. McCartney a été plus heureux dans ses projets expérimentaux, tout particulièrement ses disques avec Youth sous l’appellation The Fireman.

Mais le persistant Paulie ne fut jamais aussi près de réussir le pairage rêvé qu’avec Elvis Costello, en 1987-1988, lors des sessions de l’album qui allait s’appeler Flowers in the Dirt. Et c’est ce que la toute nouvelle réédition en coffret grand luxe nous permet de constater, à travers tout un tas de démos, pistes de travail et mixages divers. Au départ, apprend-on, Elvis Costello avait été pressenti pour la coréalisation de l’album autant que pour l’écriture et la composition. À la fin, pourtant, chacun repartit avec la moitié des chansons créées ensemble, que l’on retrouva sur deux albums de Costello, sur Flowers in the Dirt et jusque sur la face B d’un 45-tours de Noël de McCartney. La présence de l’auteur-compositeur-interprète à lunettes est plutôt discrète sur le Flowers paru en juin 1989.

Que s’est-il passé ? On obtient pour le coffret neuf démos des compères, épatants et prometteurs. Ça colle entre les deux gars de Liverpool. Fortiche du verbe et de la séquence d’accords pas ordinaire, Elvis est opiniâtre, vif, drôle et acide, plaît tellement à Paul qu’il va tenter d’appliquer la méthode Lennon-McCartney des débuts : le gaucher face au droitier, guitares en « effet miroir », allez on crée. Ainsi Paul trouve-t-il la première ligne de My Brave Face, Elvis la deuxième, et la chanson est complétée en moins de trois heures, démo enregistré. Même procédé pour les autres, à raison d’une nouvelle chanson par jour. Un duo est né ?

La trop grande réussite

Oui et non. En vérité, ça se passe trop bien. Ça pourrait aller plus loin. Elvis Costello n’est pas Lennon, mais « il a du Lennon en lui », dira Macca. Enfin, un partenaire à la hauteur?! Justement. Paul tient trop à sa liberté, pas question d’entériner la nouvelle entité. Il recule. Paul l’avouera, il jugeait trop « radicale » la possibilité d’un « McCartney-Costello Show ». D’autant que Paul préparait son grand retour sur scène, la tournée mondiale prévue en 1989-1990. Cela ne se voulait pas le début d’une nouvelle association à long terme, à la manière du grand compositeur de comédies musicales Richard Rodgers qui réédita avec Oscar Hammerstein II le succès pourtant phénoménal qu’il connut avec Lorenz Hart.

McCartney ajouta donc au corpus de l’album des chansons de son seul cru, retravailla les créations McCartney-Costello avec ses nouveaux musiciens et multiplia les collaborations (allant jusqu’à retrouver les Geoff Emerick et George Martin du temps des Beatles pour l’exquise Put it There). Costello comprit vite les limites de son statut : « Je n’ai jamais oublié que je ne travaillais pas seulement avec Paul, mais pour Paul… »

À la réécoute, on constate qu’on y a perdu et gagné. Les démos Paul-Elvis d’I Don’t Want to Confess, de So Like Candy, de Tommy’s Coming Home, de Twenty Fine Fingers sont déjà, tels quels, à deux pas de la perfection. Presque rien à ajouter. Mais l’album définitif inclut trop de McCartney inspiré pour ne pas tout vouloir, et si le son est un peu trop léché, un peu trop années 1980, je ne vivrais pas sans les hymnes à la domesticité que sont Distractions et We Got Married (avec le très reconnaissable David Gilmour à la guitare), la tendre et paternelle Put it There, l’irrépressible Figure of Eight. Et maintenant que j’ai ce coffret, je ne me passerais de rien : les trois disques pleins, les 16 titres complémentaires à télécharger, le DVD farci de clips et de courts et moyens métrages documentaires, le cahier de manuscrits reproduits, les albums de photos, le véritable livre qui raconte l’histoire. Le flot créatif de McCartney est précisément ce qui fait la joie du fan : ça submerge de bon contenu. Y compris cette parenthèse miraculeuse avec Elvis Costello, qu’il faut recevoir aujourd’hui comme un grand bonus.


McCartney-Costello - My Brave Face (démo)

Flowers In The Dirt. Deluxe Edition

★★★★

Paul McCartney, mpl/Capitol/Universal