Le virage numérique doit se prendre en commun

Une étude conclut que l’avenir des arts du spectacle au Canada passe par une meilleure collaboration entre tous ses joueurs.
Photo: iStock Une étude conclut que l’avenir des arts du spectacle au Canada passe par une meilleure collaboration entre tous ses joueurs.

Il est urgent que le milieu des arts de la scène se concerte pour ne pas devenir une (autre) victime de la cavalcade vers le numérique, estime une étude pancanadienne, qui s’est penchée sur la nouvelle réalité dans la diffusion de spectacles. Autrement, l’ubérisation le guette.

La numérisation de l’expérience et de la consommation de la culture se traduit à plusieurs niveaux dans le monde des arts vivants : mise en ligne de concerts, marketing sur de multiples plateformes, appel à la technologie 3D sur scène, puis à des hologrammes qui ramènent les Michael Jackson et consorts d’outre-tombe… Or, pour le moment, chaque acteur adhère à la transformation à son rythme, mais un peu, beaucoup, les mains liées aux Apple de ce monde.

Intitulée La numérisation des arts du spectacle : évaluation des possibilités, des enjeux et des défis, cette étude menée par l’Association canadienne des organismes artistiques (CAPACOA), basée à Ottawa, et Strategic Moves, du Yukon, conclut que l’avenir des arts du spectacle au Canada passe par une meilleure collaboration entre tous ses joueurs (producteurs et diffuseurs, mais aussi artistes et entreprises de billetterie).

Tenir tête aux géants

La compétition et le chacun pour soi est à mettre de côté, estime un des auteurs du rapport, Frédéric Julien, en entretien avec Le Devoir. « Dans le monde numérique, ceux qui font la distribution ne sont pas des producteurs de contenu. Ce sont des distributeurs comme Apple, et ils le font à grande échelle. Il faut réfléchir à petite échelle pour tenir tête aux géants du numérique. Il faut penser à l’échelle du Canada, entre tous les secteurs », explique le directeur de la recherche et du développement chez CAPACOA.

Le rapport invite à tirer des leçons du passé. Le monde du livre, comme celui du disque, mais aussi des secteurs en dehors du culturel, ont vécu de fortes secousses avec l’apparition d’intermédiaires technologiques. Ainsi, le succès d’Expedia aurait fait chuter le nombre d’agents de voyage de près du tiers aux États-Unis, ceux-ci passant de 124 000 à 74 000 entre 2000 et 2014.

« Les intermédiaires dans le monde numérique, y lit-on, sont ordinairement des entreprises de technologie qui se soucient peu des structures industrielles qu’elles bouleversent. Elles se concentrent sur l’expérience de l’utilisateur final et repensent les systèmes afin de rendre cette expérience plus commode et souvent plus économique. »

Frédéric Julien n’en a pas contre des options plus simples et meilleur marché, mais il sait aussi que les Canadiens aiment autant le live que le online. D’où l’importance de se coordonner pour mieux absorber les nouvelles réalités du spectateur-consommateur. Et ne pas perdre celui-ci. Le directeur de CAPACOA se demande s’il ne faudrait pas redéfinir le rôle du diffuseur de spectacles dans la foulée : « Devrait-il transférer sa responsabilité, qui consistait à mettre en contact l’artiste et son public ? »

Priorités d’intervention

Les auteursestiment que la numérisation du monde du spectacle n’avait pas encore été évaluée du point de vue de la diffusion, du moins pas de manière approfondie. « On voulait réagir aux efforts de Patrimoine canadien et du Conseil des arts du Canada, qui se sont occupés de l’exportation de contenu canadien et d’aide à la création », avance Frédéric Julien.

Pour leur recherche, ils ont consulté de nombreuses sources et quelque 70 acteurs du milieu. Le récent forum RIDEAU : numérique et arts de la scène a aussi inspiré une part de leurs réflexions. Sans vouloir dicter des mesures, ils proposent néanmoins des pistes. Il faudrait établir des priorités d’intervention, « qu’il s’agisse, écrivent-ils, de bonifier les innovations numériques pour les spectacles, le design et le marketing de l’expérience de l’auditoire, ou de numériser l’intégralité de l’écosystème des arts du spectacle ».

Les nouvelles tendances, comme celle des bases de données dites « chaînes de blocs » ou celles du Web sémantique, qui permettent à un moteur de recherche de dévoiler de multiples informations pertinentes sur un sujet, doivent être bien assimilées.

« La technologie des chaînes de blocs pourraient [sic] servir à de nombreuses fins. Il est possible d’associer des contrats intelligents à des billets électroniques, et de faire le suivi des reventes secondaires. Il serait possible de rédiger [ces contrats] de telle manière à imposer un plafond au prix de la revente, ou bien de remettre à l’artiste et au diffuseur une partie des produits de la revente », supposent les auteurs.

Le défi est grand, approuve Frédéric Julien, d’autant plus que le Canada est vaste et qu’il faut assumer la présence de plusieurs langues. « Y compris les langues autochtones, précise-t-il. On doit tenir compte de toutes les réalités, celles des minorités francophones aussi. »