Rachmaninov implacable et sonore

Le pianiste Abdel Rahman El Bacha
Photo: Sartory Artists Le pianiste Abdel Rahman El Bacha

Il y avait une forme de continuité de voir Abdel Rahman El Bacha jouer, mercredi, 24 préludes de Rachmaninov, au lendemain d’un concert de Louis Lortie présentant les 24 études et 24 préludes de Chopin.

Là où Lortie tend à se mettre en scène en train d’interpréter Chopin, El Bacha, droit comme un « i », déploie la musique de Rachmaninov de manière implacable dans son essence musicale et sonore.

Observé de manière superficielle, l’art d’Abdel Rahman El Bacha n’est pas spectaculaire et peut paraître froid par cette réserve dans l’attitude et cette objectivité dans l’approche de la partition. Mais, sur le fond, le pianiste nous en donne énormément, car la rigueur est bien ce qui manque au premier chef à la plupart des interprètes. Alors oui, avec Abdel Rahman El Bacha il n’y a pas, dans le Prélude op. 32 n° 5, les folles échappées diaphanes et oniriques de Nicholas Angelich à Lanaudière, en août 2016, mais ce prélude s’inscrit comme une aspiration, une touche de lumière, dans un ensemble.

Fortement handicapé par un virus, je ne suis pas resté pour le probable bis et n’ai pas enquêté au sujet du piano utilisé. Mais si c’était le piano habituel de la salle Bourgie qu’El Bacha a fait sonner comme ça, il y a de quoi être pétrifié. À ce moment-là du compte rendu, j’ai eu la curiosité de retourner à celui des dernières sonates de Beethoven, en février 2015. Et voici ce que j’écrivais : « Le piano que nous avons entendu mercredi soir était bel et bien le Steinway de la salle Bourgie, cette machine pataude que j’ai si souvent vilipendée. Et là… un son riche ouvert, nourri. L’expérience était vraiment étonnante : en ce qui me concerne, cet instrument n’a jamais sonné ainsi, ni de près ni de loin. »

Tiens ! Quelques lignes plus loin, j’insistais sur le fait que, débarrassé d’affects surajoutés, « il reste une musique lapidaire, un roc, qui apparaît d’autant plus quintessentiel. Il n’y a pas de chichis dans le jeu d’Abdel Rahman El Bacha, mais il y a une conscience de la lisibilité et plénitude des accords, une maîtrise du chant et de la rémanence des sons. Cette force brute et intense finit par emporter l’auditeur ». Bis repetita, exactement, mercredi soir, dans Rachmaninov.

Salle à moitié vide, hélas. La prochaine fois, il faudrait simplement que 10 % des spectateurs qui se pâment devant la pyrotechnie de Louis Lortie viennent s’y ajouter pour la remplir et vivre une sacrée expérience musicale.

Récital Abdel Rahman El Bacha (piano)

Rachmaninov : Prélude op. 3 n° 2. Préludes op. 23. Préludes op. 32. Salle Bourgie, mercredi 5 avril 2017.

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