Des violoncellistes de légende

Mstislav Rostropovitch, mort à Moscou en 2007, est souvent cité comme le plus grand violoncelliste du XXe siècle. Ci-dessus, l’artiste jouant à Paris en 1996.
Photo: Pierre Verdy Agence France-Presse Mstislav Rostropovitch, mort à Moscou en 2007, est souvent cité comme le plus grand violoncelliste du XXe siècle. Ci-dessus, l’artiste jouant à Paris en 1996.

Le roi des violoncellistes du XXe siècle, le russe Mstislav Rostropovitch, aurait eu 90 ans lundi prochain. Deutsche Grammophon lui rend hommage avec une intégrale de ses enregistrements, tout en publiant au même moment un coffret équivalent consacré au prince du violoncelle, Pierre Fournier.

Fascinante concordance et, surtout, fascinante plongée dans l’univers des plus grands violoncellistes du XXe siècle. Malgré Starker, Piatigorski, Maréchal, Tortelier, Gendron, Navarra, Schiff, Maisky et d’autres, Fournier et Rostropovitch font partie du carré d’as, formé, par ordre chronologique, de Pablo Casals (1876-1973), Emanuel Feuermann (1902-1942), Pierre Fournier (1906-1986) et Mstislav Rostropovitch (1927-2007).

Renouveler le répertoire

Sur le plan historique, Mstislav Leopoldovitch Rostropovitch et Pierre Fournier ont une importance toute particulière, car tous deux ont été des catalyseurs pour inspirer des compositeurs et susciter la création d’oeuvres importantes.

Dans le cas de Pierre Fournier, on citera, en musique de chambre, la Sonate pour violoncelle de Francis Poulenc, la 1re Sonate de Bohuslav Martinu. Ce dernier a révisé deux fois pour Fournier, en 1939 et 1955, son 1er Concerto pour violoncelle. Le concerto le plus connu écrit pour Fournier est celui d’Arthur Honegger. Frank Martin, Albert Roussel, Othmar Schoeck et Jean Martinon lui ont aussi composé des oeuvres concertantes.

Avec Rostropovitch, cette importance est quasiment décuplée. Les oeuvres les plus emblématiques sont la Symphonie concertante op. 125 de Prokofiev, les deux Concertos de Chostakovitch, Tout un monde lointain de Dutilleux, la Symphonie pour violoncelle et orchestre de Britten, mais la liste des compositeurs ayant écrit une oeuvre pour violoncelle et orchestre inspirée et dédiée à Rostropovitch comprend notamment Leonard Bernstein, Aram Khatchaturian, Witold Lutoslawski, Arvo Pärt, Krzysztof Penderecki, Alfred Schnittke et Mieczyslaw Weinberg.

Au chapitre des tierces activités, Pierre Fournier fut un pédagogue important, successeur de Casals à l’École normale, puis professeur au Conservatoire de Paris. Il se consacra ardemment à la musique de chambre, notamment avec son fils, qui fit carrière sous le nom de Jean Fonda. Ce dernier l’accompagne dans de nombreux disques de musique de chambre.

Là aussi Rostropovitch fut plus flamboyant, puisqu’il se piqua notamment de direction d’orchestre. Après sa fuite d’URSS en 1974, il devint directeur musical du National Symphony Orchestra de Washington de 1977 à 1994. Le coffret DG reflète cette activité de chef, avec notamment les suites de ballets de Tchaïkovski enregistrées à Berlin et deux intégrales d’opéras : Tosca de Puccini et Dame de Pique de Tchaïkovski avec sa femme, Galina Vishnevskaïa.

Russe et Français

Tant Rostropovitch que Fournier sont des instrumentistes suprêmes. Même si cela semble caricatural, la différence stylistique reflète fidèlement leur héritage culturel. Surnommé « Slava », Rostropovitch est un Slave au geste ample et généreux. Plus il avançait en âge, plus il « beurrait épais », en son et en intentions. Fournier est un Français, cartésien, sensible et rigoureux. Comme chez Ravel, la cérébralité n’empêche pas l’émotion la plus vive, mais elle reste concentrée et pudique. C’est ce qui fait la force du Shelomo de Bloch par Fournier : tout y est, avec pudeur et puissance.

Les deux coffrets sont donc éminents. Celui de Fournier est plus simple à cerner, puisque le legs Universal fait à peu près le tour de ses propositions artistiques. Ces 25 CD sont quasiment « le coffret de violoncelle de l’honnête homme », avec les Suites de Bach, deux intégrales des Sonates de Beethoven (une avec Gulda, l’autre avec Kempff) et trois de celles de Brahms (Backhaus-Decca, Firkusny-DG et Fonda-Philips, son dernier disque).

Le Concerto de Dvorák est symbolique de chacun des artistes : Fournier l’a gravé à Berlin sous la direction du lapidaire George Szell en 1961; Rostropovitch au même endroit, en 1968, avec Karajan. Franchise et directivité dans le premier cas ; son moelleux et inflexions subtiles dans le second.

L’une comme l’autre des boîtes ratisse au-delà de « Deutsche Grammophon », et c’est ce qui fait leur prix. Dans le cas de Fournier, le coffret rassemble les enregistrements monos effectués pour Decca (par exemple le Don Quichotte de Strauss avec Clemens Krauss en 1953 à Vienne) et les stéréos de DG (le Don Quichotte réenregistré avec Karajan en 1965 à Berlin).

Pour Rostropovitch, le boîtier de 37 CD comprend les albums DG en tant que chef, violoncelliste et même pianiste, accompagnant sa femme dans un sublime disque de mélodies de Rachmaninov et Glinka ; les quatre disques Decca avec Britten ; les Sonates de Beethoven avec Richter et les Chants et danses de la mort de Moussorgski avec Vischnevskaïa parues chez Philips. L’originalité, ce sont sept CD russes récupérés par des ententes avec la maison Westminster, qui appartient aujourd’hui à Universal. Des archives soviétiques en bonne et due forme, dont deux disques de trios avec Leonid Kogan et Emil Guilels.

Tout cela est évidemment recommandable. Mais comme portrait de « Rostropovitch violoncelliste », le coffret Warner (voir encadré) est plus complet.


Rostropovitch chez Warner

In extremis, à moins d’une semaine de l’anniversaire, Warner nous fait parvenir lui aussi un coffret substantiel : quarante CD, trois DVD et un livre très richement illustré de 200 pages.

Ce coffret de grand luxe (façon Callas et Perlman), qui ne contient pas de nouveaux documents, regroupe l’intégrale Rostropovitch telle que réunie en 2008 par EMI en 26 CD, augmentée de l’intégrale des enregistrements Erato et Teldec (9 CD) compilée en 2004.

Il est important de noter que ce coffret :

- ne comprend pas les enregistrements de Rostropovitch en tant que chef ;

- inclut les rares documents d’archives soviétiques qui, en 1997, ont servi à composer le coffret de 13 CD « The Russian Years » ;

contient donc de nombreux concertos en deux versions (une russe, une occidentale) qui permettent de bien saisir le cheminement artistique du musicien ;

est nettement plus riche en concertos que le coffret DG (NB : les archives russes ne se recoupent pas entre les coffrets DG et Warner) ;

comprend 40 CD plutôt que 37 parce que les couplages originaux ont été préservés et les CD (avec pochettes originales) sont plus courts ;

a été entièrement rematricé.

Rostropovitch

Complete Recordings on Deutsche Grammophon. 37 CD 479 6789. Aussi: «Rostropovitch», Cellist of the Century. Warner 40 CD et 3DVD 9029589230. Et: «Fournier», Complete Recordings on Deutsche Grammophon, Decca Philips. 25 CD 479 6909.

1 commentaire
  • Jean Gadbois - Inscrit 25 mars 2017 21 h 16

    Une douceur au coeur de notre époque aride.

    Ces deux grands maîtres nous apporterons, encore une fois, un baume essentiel sur les blessures du temps que nous vivons,
    "Il reste toujours un peu de parfum sur la main qui offre des roses".

    Merci M. Huss.