Patrick Norman, une guitare Harmony et des duos

Quand on parle guitares — Harmony, Martin, Gretsch White Falcon... —, Patrick Norman oublie tout le reste.
Photo: Bruno Petrozza Quand on parle guitares — Harmony, Martin, Gretsch White Falcon... —, Patrick Norman oublie tout le reste.

« C’est une 1953, peut-être même une 1952 », précise Patrick Norman, des étoiles dans les yeux. « Une Harmony, qu’un ami m’a donnée : quand il a vidé sa maison, ici, pour aller s’installer en République dominicaine, il a trouvé la guitare dans le grenier. Elle était là depuis une trentaine d’années, quasiment intacte. Il m’a dit : “La veux-tu ? Je te la donne…”»

L’Harmony d’un ami : c’est la guitare que l’on entend tout au long du nouvel album, qui ne s’intitule pas Bonheurs partagés seulement parce qu’il s’agit d’une suite de duos. Le bonheur partagé, au départ, c’est la guitare semi-acoustique retrouvée. « Une Harmony, c’est pas la Martin de Hank Williams, mais l’aisance que j’ai à en jouer, c’est incomparable ! » Difficile de croire que c’est un hasard : il se trouve que le manche épouse parfaitement la main du vétéran guitariste-chanteur. « Celle-là, c’est pas juste la générosité de mon ami, c’est le destin qui l’a mise sur mon chemin… »


Quand on parle guitares, Patrick Norman oublie tout le reste. On a déjà passé des heures à soupeser les mérites de sa Gretsch White Falcon, par rapport à la fameuse Gretsch Country Gentleman modèle Chet Atkins. « En studio [le fort beau Studio Opus, à L’Assomption], la guitare Harmony, je m’en suis servi comme guitare acoustique. Je la branche pas. Le son, man, le son ! Ça a donné la direction pour tout l’album. »

Cela s’entend. Cette résonance naturelle dans la guitare, qui attendrit le picking de la magnifique Plus fort que le vent (chanson de Danny Boudreau, partagée avec Paul Daraîche), qui confère un surcroît d’authenticité au swing léger dans S’aimer pour la vie (chantée avec Guylaine Tanguay), c’est le liant. La cohérence. Ça me fait penser à Jerry Reed quand il jouait Big Boss Man et Guitar Man pour Elvis en 1967 : du rock’n’roll acoustique. Patrick Norman sourit : « Jerry Reed, tout un guitariste ! Sa façon de faire du picking, c’est unique ! » Il me « chante » des bouts de solos, qu’il connaît par coeur. J’en perçois les échos dans le solo de Patrick pour Alors la vie, premier titre de l’album (en duo avec Martin Deschamps, celle-là).

Je l’avoue, ça m’arrange qu’on cause guitares et guitaristes. Parce que je suis un peu en deçà de mon désir, en ce qui concerne les duos. Soyons clairs. Il n’y a rien à reprocher aux interprètes invités pour ce Bonheurs partagés, où il s’agissait de raviver des « chansons d’album » un peu négligées du vaste catalogue de Patrick Norman : tout le monde a servi le matériel avec bon goût, sans chercher à manger le micro. Un François Léveillée pour Le temps, une Marie-Ève Janvier pour Comment te dire, un Manuel Tadros pour Les rois de Bourbon Street, Laurence Jalbert, Jean-François Breau, la choriste Virginie Cummins, la conjointe et chanteuse Nathalie Lord, à plus forte raison le très grand vocaliste qu’est Pierre Bertrand sorti de sa campagne le temps de Chanter pour rien : il y a de la retenue partout, du beau boulot. L’instrumentale Dueling Banjos (fameux thème du film Delivrance) avec l’as Jean-Guy Grenier au banjo, c’est la joie. Impeccable, tout ça.

Rencontres rêvées

N’empêche, dis-je à Pat que je connais depuis trop longtemps pour ne pas connaître en lui le fan, j’aurais voulu ses duos de rêve. Les rencontres qui l’auraient fait frétiller comme la fois où il joua avec son maître Chet Atkins. Pourquoi pas un duo avec le virtuose Tommy Emmanuel, qu’il vénère ? Pourquoi pas Richard Desjardins, Francis Cabrel ? Pourquoi pas Dolly Parton, Brad Paisley, Alison Krauss, Louis-Jean Cormier, Dwight Yoakam, les gars de Blue Rodeo, voire Johnny Hallyday pour J’ai oublié de vivre ? « Tu me présenteras Shania Twain », badine-t-il. « C’est sûr que j’aimerais ça, mais ce serait de l’ouvrage en maudit, qu’ils acceptent, négocier, la logistique, les sessions… » Sous-entendu : imagine le budget, de nos jours…

Je l’imagine tellement, Patrick Norman, partageant Poor Side Of Town avec Johnny Rivers : il la joue depuis toujours, cette chanson. Et Rivers est encore très performant. « Il est toujours aussi bon, hein ? » Oh que si. Je vois son regard briller comme pour la guitare Harmony. Nous voilà lancés sur le sujet de Johnny Rivers, un grand rockeur un peu oublié aujourd’hui, qui reprenait du Chuck Berry en trio au Whisky a Go-Go sur le Sunset Strip à Los Angeles en 1964 : Maybelline, Memphis, Tennessee. « Le trio de Johnny Rivers, c’était le meilleur band en spectacle », s’extasie Pat, l’ancien guitariste des Fabuleux Élégants, son groupe des années 1960 [ravivé dans les années 1990, avec ses meilleurs copains du métier]. Groupe qui jouait aussi du Chuck Berry. Pensée pour Chuck, mort il y a quelques jours, à 90 ans. « Je suis comme tout le monde, la première chanson que j’ai jouée de lui, c’est Johnny B. Goode » Et Patrick Norman de me demander comment va la santé, et me vanter les bienfaits du végétalisme. « Ce serait bien, encore vingt ans de musique », dit-il à 70 ans, resplendissant comme une guitare vintage « à peine égratignée ».


Patrick Norman - Alors la vie

Bonheurs partagés

Patrick Norman et invités, Disques GPN

1 commentaire
  • Lucien Cimon - Inscrit 26 mars 2017 19 h 33

    J'ai ça: une Harmony Master, achetée en 1959, chez Rémi Ross à Matane.
    Elle a subi des épreuves, mais elle est toujours bien vivante.