L’autre visage de Christian Blackshaw

Le pianiste Christian Blackshaw
Photo: Véronique Boisvert Le pianiste Christian Blackshaw

Quel est le « fait du concert » ? Est-ce la révélation d’une facette majeure du talent de Christian Blackshaw que nous ne connaissions pas ? Ou est-ce la honte collective provoquée par le comportement indigne d’une poignée de spectateurs irresponsables ?

Montréal a donc reçu l’un des plus grands pianistes de notre temps au son d’insupportables chuintements stridents d’appareils auditifs dans Mozart et de sonneries de téléphone portable dans les moments les plus subtils de la Sonate de Liszt. Il conviendrait de rappeler quelques règles de savoir-vivre avant chaque concert. Par ailleurs, signaler à un voisin que son appareil auditif bousille le plaisir musical de 600 personnes n’est pas une impolitesse, c’est un acte civique. Quant à la Madame de la rangée P qui a laissé sonner son portable juste pour ne pas montrer à l’assistance que c’était le sien, sa fatuité a provoqué le rappel de son correspondant trois minutes plus tard, pendant les ultimes silences suspendus de la Sonate de Liszt. C’est misérable.

Comme pour le concert du retour de Perahia à Montréal, en 2012, après 21 ans d’absence, je crains fort que ce soit ce parasitisme que l’on retiendra hélas : un concert bousillé ; la désolation d’un rendez-vous manqué.

Tout cela est atterrant, car le niveau de la proposition artistique était grandiose. Plutôt que de détailler tel ou tel mouvement, il me semble plus intéressant d’explorer ce qui fait la magie de l’art pianistique de Christian Blackshaw. La quête de ce pianiste, c’est le continuum sonore. De quelle manière, et avec quelle dynamique ou texture, un son s’imbrique-t-il au son qui précède ? Il en résulte une réflexion poussée sur la résonance, les textures, le volume et les enchaînements.

L’autre visage de Christian Blackshaw, découvert après un Mozart pour moitié anéanti par les dommages collatéraux de la surdité, et pour moitié buriné avec une patience infinie, c’est celui des élans puissants de Schumann et de Liszt. Découverte majeure : Blackshaw n’est pas qu’un pianiste de la confidence et du « micromanagement ».

Et j’en reviens à la question liminaire de mon premier portrait de cet artiste: « L’un des plus grands pianistes de notre temps est-il un illustre inconnu ? » Après le récital Mozart à Orford, le concert avec I Musici et ce récital, nous avons fait le tour et la réponse est « oui ». Loin d’une oeuvre unidimensionnelle de bravoure digitale, la Sonate de Liszt est aussi une étude sur la matière et la densité sonores. De ce point de vue là, la vision de Christian Blackshaw nous permet de renouer avec l’art suprême d’un Claudio Arrau.

C’est dire que le pianiste anglais est un artiste d’une rare et précieuse étoffe.

Ladies’Morning Musical Club

Récital Christian Blackshaw (piano). Mozart : Sonate pour piano K. 333. Schumann : Fantasiestücke op. 12. Liszt : Sonate en si mineur. Salle Pollack, dimanche 19 mars 2017.

4 commentaires
  • Nicole Brazeau - Abonnée 20 mars 2017 10 h 14

    L'autre visage de Christian Blackshaw

    Merci monsieur Huss de votre article de ce matin au sujet du concert de Christian Blackshaw donné hier à la salle Pollack de l'Université McGill. Merci d'y commenter les malheureux incidents qui ont perturbé GRANDEMENT l'audition de la Sonate de Mozart. C'est assez inadmissible! Il est de plus en plus courant dans les salles de théâtre de recevoir un avertissement, avant "la levée du rideau", invitant les spectateurs à fermer tout appareil de nature à déranger. Pourquoi ne le fait-on pas à la salle Pollack qui est couramment victime de ce genre d'indicent. J'admire le pianiste qui a eu le courage de poursuivre malgré les bruits envahissants!
    Merci encore Nicole Brazeau

  • Arthur Talon - Abonné 20 mars 2017 16 h 42

    L'autre visage de Christian Blackshaw

    Il y a quelques années, lors d'un récital de Paul Tortelier, violoncelliste, à Québec, il eut cette remarque à l'endroit de spectateurs bruyants, remarque que je n'oublierai jamais : « Le bruit me gêne, la musique vit du silence. »

    N. Angers

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 20 mars 2017 19 h 33

    Je compatis M. Huss

    Un soir, je me suis trouvé assis à côté d'une femme dure de la feuille. Elle était à ce point malentendante qu'elle ne comprenait absolument rien de ce que je lui racontais. Le plus pathétique, c'est qu'elle faisait semblant de me comprendre. Je me suis alors demandé quels plaisirs elle tirait à être là. Portait-elle un appareil durant le concert proprement dit? Je n'en sais rien.

  • Andrée Black-Michaud - Abonnée 21 mars 2017 08 h 55

    L'autre visage de Christian Blackshaw

    Vos remarques sont pleinement justifiées car les bruits qui ont perturbé le concert ne peuvent être passés sous silence. C'est toutefois le souvenir d'un concert tout à fait exceptionnel qui restera en mémoire.