Paul Piché rassemble tout son monde pour ses «40 printemps»

Paul Piché a invité ses amis artistes pour un spectacle anniversaire au Centre Bell.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Paul Piché a invité ses amis artistes pour un spectacle anniversaire au Centre Bell.

Premier constat, en entrant : Paul Piché peut remplir un Centre Bell. Presque. Pas les sections directement sous les loges, ni celles au-dessus, mais pour l’essentiel, c’est plutôt plein. Et c’est plein en configuration concert (trois quarts de la patinoire) : beaucoup de monde à la messe. Il s’agit tout de même d’une célébration : on est là pour fêter les « 40 printemps » de chansons du grand gaillard de la Minerve. N’empêche : on s’attendait à des trouées dans les rouges.

Tous ces gens ne savent pas qu’en attendant Piché et ses invités (Safia Nolin, Koriass, Marc Hervieux, Éric Lapointe, les 2Frères), ils écoutent le nouvel album du Magneto Trio : c’est le groupe de Mario Légaré, Rick Haworth et Sylvain Clavette, de la musique instrumentale envoûtante, aux vastes horizons. Joli geste de Piché envers Haworth et Légaré, qui l’accompagnent à la guitare et à la basse depuis… quasiment le début : quatre décennies de fidélité, de savoir-faire et de complicité. Ils sont évidemment de la partie ce vendredi au Centre Bell, avec le tout aussi indéfectible Pierre Hébert à la batterie, plus Alex McMahon aux claviers, des choristes, un quatuor de cordes. Rien de trop beau pour le barbu. Grise, la nouvelle barbe.

Ma compagne l’a connu très barbu, pas moi : je suis arrivé à la fin des années 1980, l’époque du Chemin des incendies. Elle se souvient avoir vu Paul Piché pour la première fois autour de 1977, au cégep Maisonneuve : assis sur une table à la cafétéria, il chantait les belles du premier album à venir, À qui appartient le beau temps ?, Mon Jos, Heureux d’un printemps, Réjean Pesant, Le renard, le loup, Y’a pas grand-chose dans l’ciel à soir. Toutes au programme ce soir.

Tous là pour chanter avec lui

Et pas mal d’autres : il y a du terrain à couvrir. Ça démarre avec J’appelle : la sono est assez brouillonne. Eh ! C’est un spectacle unique, pas l’arrêt montréalais d’une tournée mondiale. Ça n’empêche pas les gens de chanter, ils sont là pour ça : « J’appelle, j’appelle au loin… » Loin dans les mémoires, loin physiquement, jusqu’au fond du Centre Bell. Suit À ma hauteur, moins connue. Et puis le grand gars s’excite. « La prochaine chanson, elle se peut plus, elle est impatiente d’être chantée ici au Centre Bell ! » Rrrrrring à la guitare acoustique. Oui, celle-là. Y’a pas grand-chose dans l’ciel à soir. C’est la fête à grandeur d’amphi, à la troisième chanson.

C’est parti pour ne plus arrêter. Les 2Frères viennent chanter Château de sable avec Piché. C’est gagnant, même si le tandem ajoute peu : les choristes Audrey-Michèle Simard et Kim Richardson faisaient déjà le travail. Et que la foule veut surtout chanter très fort avec son Paul. La chanson suivante est faite pour être écoutée : « Chu pas mal mal parti/Pour sauver mon pays. » Une certaine tristesse dans le ton. La célébration est aussi une sorte de bilan, pour l’homme engagé. « Y a des choses qui changent, y en a d’autres qui changent pas », lance-t-il avant de revisiter Les pleins. Dédiée au « nouveau président des États-Unis ».

Marc Hervieux vient partager Les ruisseaux. Dans un tel lieu, une telle voix fait son effet : encore là, c’est gagnant, mais pas particulièrement justifié : la chanson n’a nul besoin d’enflure. Je me dis qu’au Centre Vidéotron de Québec le 20 mai, pour la récidive, en lieu et place des 2Frères et Hervieux, ils auront plutôt Vincent Vallières et Les trois accords. De quoi soupirer un peu à Montréal. Plus touchant, plus de circonstance, il y a Léo Piché qui est là. Le grand garçon du grand gars. Léo et Paul avancent ensemble pour la finale d’Arrêter : c’est beau quand ils s’étreignent. Logique, ça mène à une chanson d’amour : Car je t’aime.

Cochez oui, cochez non, avec Koriass ? Bonne idée, tiens ! Koriass sera également présent au spectacle de Québec. Son rap se mêle parfaitement à la harangue de Piché. Auquel ça donne du souffle : « Des fois, j’aimerais ça qu’on se fâche. C’est le Canada qui décide tout pour nous autres… » Il ne renonce pas, ce fervent. Aux quelques milléniaux dans le Centre Bell, il répète le message d’une vie : « Si vous voulez changer le monde, donnez-vous un pays ! » Une gigue rock’n’roll et c’est l’entracte. « On va aller penser à ça… »

Un feu de camp

La deuxième partie se veut feu de camp. Retour à l’essentiel. Safia Nolin, toute seule sur la petite scène devant la grande, chante délicatement Le renard, le loup. Quelques minutes d’éternité. C’est aussi cela que l’on souhaitait d’une célébration de Piché : le prolongement de ses chansons dans le présent. Elle sera aussi à Québec. « Bonne fête à Paul », chante la foule sans qu’on lui demande. Et Piché, tout seul aussi avec sa guitare acoustique, martèle Réjean Pesant : « On n’est pas maîtres dans nos maisons/Car vous y êtes.» Ça résonne encore, ces mots. Vibrante ovation.

Il n’y a rien de plus fort que ça : un homme seul, sa guitare, ses chansons. Contact direct. « On est une grande famille, ce soir… », résume Paul. Et sa toute petite fille Léna vient chanter La vie en rose. Belle voix. Vraie chanteuse. Les gens chantent avec elle, le papa la regarde. C’est le bon soir pour une telle intimité, vécue à plusieurs milliers. Après ça ? Le bouquet final des succès, qui n’ont pas été des succès pour rien : Ses yeux (ma préférée, l’une des plus mélodiques de Piché), L’escalier, Heureux d’un printemps, ça lève et ça soulève un peu plus à chaque chanson. Arrivé à Sur ma peau, avec Éric Lapointe, c’est presque superflu. En sortant, je me demande encore s’il fallait des invités dans ce spectacle. Piché, sa famille, ses musiciens, ses fidèles, ses incontournables, ses convictions inébranlables, voilà ce qui a été célébré. Tout son monde.