«Another Brick in the Wall – L’opéra»: frapper un mur

À partir de l’histoire inventée par Roger Waters — présent et ovationné samedi soir à Wilfrid-Pelletier —, on a dûment créé un nouvel opéra.
Photo: Yves Renaud À partir de l’histoire inventée par Roger Waters — présent et ovationné samedi soir à Wilfrid-Pelletier —, on a dûment créé un nouvel opéra.

Non. Another Brick in the Wall — L’opéra ne fonctionne pas. Enfin, pas beaucoup. Le metteur en scène Dominic Champagne, le compositeur Julien Bilodeau, l’équipe de production, les huit solistes, 46 choristes et 70 musiciens de l’Orchestre métropolitain se sont heurtés à un mur. Le mur de l’audace.

Oui, bien sûr, il ne fallait pas attendre du Pink Floyd revisité. À partir de l’histoire inventée par Roger Waters — présent et ovationné samedi soir à Wilfrid-Pelletier —, on a dûment créé un nouvel opéra. Ce-ne-sont-pas-les-mêmes-mélodies, a-t-on martelé sur toutes les tribunes. D’accord. Nous étions partants. Encore fallait-il offrir une partition qui nous happe, nous passionne à tel point que l’on oublie les versions d’origine du double album The Wall. Ce n’est pas arrivé. Bilodeau, qui a beaucoup oeuvré en musique contemporaine, aurait pu faire décoller son escadrille de musiciens et ses mélodies dans l’imprévisible et l’étonnant. Il a été prudent, pompier parfois, et ça rappelait beaucoup par moments les opéras pop à la Dix commandements et autres Dracula.

De sorte que rien n’empêchait le cerveau et le coeur d’être en continuel déficit: arrivaient les tableaux d’Another Brick in the Wall, Part 2, Goodbye Blue Sky, Comfortably Numb, et on se mettait malgré soi à comparer. Trouvant forcément que les mélodies de Waters (et David Gilmour) étaient décidément indécollables des paroles. Pire, on se surprenait à traquer les bouts de mélodies familières, telles qu’intégrées à la version lyrique: un peu de Mother, beaucoup de Young Lust, le pont dans Hey You. Nous amener à l’opéra exigeait tellement plus d’originalité.

Plus grave encore, laissés à eux-mêmes, à lire sur les écrans au-dessus de la scène, les mots de Waters affichaient leurs limites: clichés sur la vie décadente des rockstars, minceur du fil narratif. La version lyrique n’élevait pas le propos, malgré tous les efforts des solistes, l’excellent Étienne Dupuis (Pink « la rockstar ») et, surtout, l’extraordinaire et souvent émouvante Caroline Bleau («la femme»).

Il y avait certes des trouvailles de mise en scène, Dominic Champagne sait faire, notamment le tableau d’introduction qui se servait du fameux incident déclencheur — le crachat de Waters lors du spectacle au Stade olympique en 1977 — pour lancer l’histoire: long flashback sur la vie de Pink. Il y avait des tableaux saisissants, la scène de guerre, celle du tribunal. Les projections, où il s’agissait de rompre avec l’imagerie du film d’Alan Parker, étaient souvent décoratives au lieu d’être évocatrices. Lenteur et longueurs, usage abusif de l’effet de ralenti dans les chorégraphies, on était loin à tous égards de l’événement espéré. Loin de l’imagination au pouvoir. Le mur n’a jamais été franchi.

Another Brick in the Wall – L’opéra

Paroles et musiques originales de Roger Waters. Version lyrique : Julien Bilodeau. Conception et mise en scène : Dominic Champagne. Etienne Dupuis (Pink), France Bellemare (la mère), Jean Michel Richer (le père), Caroline Bleau (la femme), Stéphanie Pothier (Vera Lynn), Dominic Lorange (le professeur), Geoffroy Salvas (le procureur, le médecin), Marcel Beaulieu (le juge). Orchestre Métropolitain, Alain Trudel. Décors : Stéphane Roy. Costumes Marie-Chantale Vaillancourt. Éclairages : Étienne Boucher. Concepteur vidéo : Johnny Ranger. Orchestration numérique : Louis Dufort. Salle Wilfrid-Pelletier, samedi 11 mars. Reprises les 13, 14, 16, 18, 20, 22, 24, 26 et 27 mars.

4 commentaires
  • Claude Paradis - Abonné 12 mars 2017 12 h 05

    À quoi s'attendait Sylvain Cormier?

    À quoi s'attendait Sylvain Cormier en allant à l'opéra? Du rock? J'ai hâte de lire, dans un instant, la critique de Christophe Huss.

  • Claude Paradis - Abonné 12 mars 2017 13 h 48

    Huss est plus clair!

    Lire la critique de Christophe Huss nous en apprend davantage, sans doute en raison de la culture musicale du critique de musique classique.

  • Christophe Huss - Abonné 12 mars 2017 19 h 39

    Regards complémentaires

    Monsieur Paradis, le but de l'opération est d'offrir au lecteur des regards complémentaires et je me permets de trouver l'exercice très positivement concluant.

    Il n'y a aucunement lieu de comparer un critique à l'autre. Je me réjouis qu'il soit aussi clair et évident que nous avons vu le même spectacle et j'ai été très intéressé par la perspective de mon collègue Sylvain Cormier.

    Personne ne s'attendait à quoi que ce soit, justement. Et c'était flagrant avant le spectacle.
    Christophe Huss

  • Jérôme Faivre - Inscrit 13 mars 2017 20 h 09

    Au secours !

    J'ai écouté quelques extraits de la version «opéra» de «another brick in the wall».
    C'est pénible.
    Pourquoi massacrer ainsi cette œuvre ?
    À quand la version au pipeau El Condor Pasa ou bien en guitare manouche ?
    Le répertoire du genre opéra est si pauvre qu'il faille recourir au rock pour se trouver des histoires ?

    Il y a quelques exemples désastreux de même ordre dans l'histoire du rock.
    Le plus ancien qui me revienne à l'esprit est l'horrible album du spectacle concert de Deep Purple avec l'Orchestre Royal philarmonique de Londres en 1969.
    Un des rares vinyles de l'époque que l'on peut trouver sans une seule rayure !

    Comme dirait Jethro, trop vieux pour l'opéra, mais trop jeune pour mourir avec un tel sirop dans les écoutilles... :-)