«Another Brick in the Wall – L’opéra»: le second acte est le bon!

Le chef devant des fanatiques enfermés dans un mur devenu cage.
Photo: Yves Renaud Le chef devant des fanatiques enfermés dans un mur devenu cage.

Another Brick in the Wall – L’opéra, c’est tout d’abord un spectacle d’un déploiement de moyens et d’une finition auxquels les amateurs d’art lyrique ne sont pas habitués ici. Le premier vainqueur en est donc l’équipe scénique — Dominic Champagne et Johnny Ranger, le concepteur vidéo, en tête.

Roger Waters, fêté par le public montréalais, avait raison de déclarer au Guardian : « De mon expérience, les collaborations entre la musique populaire en général et les orchestres sont des désastres absolus. » Le Québec est l’endroit sur terre qui peut le faire changer d’avis.

La clé de toute transposition « classique » est l’affranchissement de la prédominance de l’élément rythmique. Ce problème est résolu de manière différente par Simon Leclerc dans Starmania opéra et, ici, par Julien Bilodeau. Leclerc garde toutes les musiques de Michel Berger et change leurs rythmes ; Bilodeau crée un cadre mélodique nouveau sur le poids des mots de Roger Waters.

L’envol salvateur

Il devait y avoir pénurie de sirop pour la toux, samedi à Montréal. En entendant un véritable « concert parallèle » dans la salle je me disais : si c’est un moyen, pour certains, de passer le temps en attendant de reconnaître une mélodie, ils n’ont pas fini de tousser ! Cela a duré tout le premier acte. Et puis plus vraiment au second. Et pour cause : Another Brick in the Wall – L’opéra venait vraiment de décoller.

Ingrédients magiques : la création d’une scène avec le père de Pink, puis l’apparition d’une vraie-fausse Vera Lynn chantant pour de vrai We’ll Meet Again dans un tableau rappelant Le bal d’Ettore Scola. Et à partir de là, Bilodeau et Champagne se sont sublimés : référence musicale plus claire à Bring the Boys Back Home ; tétanisante scène du ralliement fascisant, avec ses prisonniers de Guantánamo torturés et exécutés au bon vouloir du chef devant des fanatiques enfermés dans un mur devenu cage ; parfaite scène du tribunal (ici, Waters faisait du Kurt Weill qu’il suffisait de décalquer), puis bouleversant Outside the Wall devant des ruines façon 11-Septembre. Le chœur a cappella y chante les vertus de l’amour, en un havre sublime rappelant l’impact des spirituals dans Child of our Time de Michael Tippett.

Musicalement, le Ier acte consiste un peu à couler dans l’anonymat autant de mélodies inoubliables au rythme de récurrentes scènes mimées au ralenti comme dans les films de Kenneth Branagh. Opératiquement aussi, il marche moins bien, car les personnages autour de Pink existent peu sur le plan dramatique, ce qui ramène à une suite de monologues exténuants du héros (éblouissant Étienne Dupuis) face à un chœur. La signature sonore de cet oratorio fait appel à Britten et John Adams. Logique : ce dernier a créé dans Doctor Atomic un modèle de monologue dans l’opéra contemporain.

Somptueux travail de toute l’équipe musicale, aussi, de Louis Dufort, concepteur de la musique électronique, à Alain Trudel dans la fosse. Son travail n’est pas facile : le manque de volume et d’impact d’un orchestre symphonique acoustique face à la sono d’un groupe de rock n’étant pas le moindre des éléments dépaysants !

L'intrigue en 5 points

L’opéra part du crachat de Roger Waters au Stade olympique de Montréal.

L’opéra se recentre donc sur le personnage de Pink — projet initial de l’album —, le crachat n’étant qu’une brique d’un mur intérieur bâti dès l’enfance. Un « mur » devenant aliénation mentale.

L’enfant Pink côtoie l’adulte Pink sur scène et le père de Pink s’incarne au début de l’Acte II en un beau monologue.

Les références à la Deuxième Guerre mondiale ressurgissent à travers l’apparition de Vera Lynn et les costumes des soldats.

Des références visuelles modernes apparaissent : toxicité de l’argent, vidéos de frappes chirurgicales et décor final façon Ground Zero.

Le projet oscille et navigue donc entre recentrage sur la psyché du « héros » et références politico-financières.

Another Brick in the Wall – L’opéra

Paroles et musiques originales de Roger Waters. Version lyrique : Julien Bilodeau. Conception et mise en scène : Dominic Champagne. Etienne Dupuis (Pink), France Bellemare (la mère), Jean Michel Richer (le père), Caroline Bleau (la femme), Stéphanie Pothier (Vera Lynn), Dominic Lorange (le professeur), Geoffroy Salvas (le procureur, le médecin), Marcel Beaulieu (le juge). Orchestre Métropolitain, Alain Trudel. Décors : Stéphane Roy. Costumes Marie-Chantale Vaillancourt. Éclairages : Étienne Boucher. Concepteur vidéo : Johnny Ranger. Orchestration numérique : Louis Dufort. Salle Wilfrid-Pelletier, samedi 11 mars. Reprises les 13, 14, 16, 18, 20, 22, 24, 26 et 27 mars.

1 commentaire
  • George - Abonné 13 mars 2017 14 h 14

    Another brick : une oeuvre différente de l'original, mais autonome et puissante.

    Amateur d'opéra et de musique chorale depuis près de 60 ans, voici une oeuvre inspirante, dérangeante, magnifiquement mise en scène. Bien sûr, il n'y a pas de grands airs romantiques comme chez les compositeurs des 18e et 19 siècle, mais la tonalité et la couleur de l'ensemble voix/musique nous font ressentir avec une extraordinaire acuité la prison intérieure de l'auteur et de son personnage. C'est un voyage remarquable dans une psyché torturée, une illustration visuelle et sonore d'un enfermement mental dont nous ressentons l'infinie douleur. Et que dire de la prémonition époustouflante de ce qui se passe aux USA...particulièrement la dernière phrase du dernier air, chanté a capella et qui suscite des émotions d'une force incontrôlable.

    Il ne faut pas chercher à isoler la musique du visuel: c'est une expérience globale dans laquelle on doit se laisser immerger. Certains tableaux sont d'une puissance évocatrice inouïe (en particulier celui où Pink adulte s'éloigne en portant Pink enfant et qui n'est pas sans évoquer 1984).

    Superbe travail d'Étienne Dupuis qui se doit d'être sobre pendant la presque totalité de l'oeuvre: il nous fait ressentir le déchirement intérieur qui l'accable...pour se révéler en dictateur impitoyable vers la fin. Etienne démontre, tant par sa voix puissante que son jeu intériorisé qu'il fait partie du gotha des voix lyriques mondiales (Berlin ne s'y est pas trompée !). Caroline Bleau est superbe, sa voix et son jeu d'une intensité évocatrice fascinante. Tous les premiers rôles sont justes et remplissent l'espace qui leur est donné.
    Julien Bilodeau, Dominic Champagne, Alain Trudel et l'orchestre : travail complémentaire fabuleux des uns et des autres, le tout servi à merveille par une équipe technique remarquable.

    En sortant ainsi des sentiers battus de l'art lyrique classique, une oeuvre qui je l'espère aura une carrière internationale qui est d'autant plus nécessaire que les temps actuels sont troublés.

    Georges L'Espérance, ne