Quand le jazz contamine le rap, et vice-versa

Cent ans après la parution aux États-Unis du premier disque de jazz, la consommation du genre est au plus bas. Le jazz ne représente plus que 1 % de toute la musique écoutée ou achetée, selon le plus récent bilan annuel de la firme Nielsen sur les tendances du marché américain de la musique.

Pourtant, il suffit de tendre l’oreille pour reconnaître l’influence du jazz dans la musique pop, en premier lieu du côté du hip-hop, genre populaire dominant en Amérique du Nord. Le jazz laisse des traces. Suivons-les.

Métropolis, juin 2016. Le saxophoniste Kamasi Washington, entouré de sa tribu de « revivalistes » du jazz des années 1960 et 1970, donne un premier concert à Montréal depuis la sortie du bien nommé The Epic, triple album principalement constitué d’expansives compositions originales qui a donné un coup de fouet à la scène jazz.

L’écho résonnait encore dans la salle du centre-ville en ce soir de juin : les idées musicales exprimées sur scène n’étaient certes pas neuves, le langage étant familier pour les jazzophiles qui ont digéré l’oeuvre de Coltrane et celle de Miles Davis, mais ces idées étaient exprimées avec une telle fougue que le message passait : le jazz peut aussi être une musique d’énergie, de passion, de plaisir, et pas qu’une musique intellectualisée prisée par les initiés.

On parle souvent de l’institutionnalisation du jazz, sauf qu’il n’est pas né ainsi, il est né comme une musique de fête

 

« C’était incroyable, un spectacle de fou ! » se rappelle Jérôme Beaulieu, pianiste du trio MISC dont l’approche rythmique est aussi influencée par le hip-hop — le groupe vient de lancer l’enregistrement MISCtape vol. 1, en référence aux mixtapes ancrés dans la culture hip-hop.

Beaulieu garde un vif souvenir du concert de Kamasi Washington vu en France. « Ce type de jazz revient [en vogue]. On parle souvent de l’institutionnalisation du jazz, sauf que le jazz n’est pas né ainsi, il est né comme une musique de fête, un trip. Le hip-hop ramène le côté party dans le jazz, comme un rappel de l’esprit de l’époque des big bands. »

De Hancock à Thundercat

La rencontre du hip-hop et du jazz fut spectaculairement révélée lors du 26e gala des Grammy Awards, en février 1984, quand le pianiste Herbie Hancock a joué Rockit (de l’album Future Shock) devant des millions de téléspectateurs, accompagné du DJ et scratcheur GrandMixer D.ST.

À la même période émergeait d’Angleterre l’acid jazz, populaire jusqu’au milieu des années 1990, amalgame de jazz, de funk, de hip-hop et de soul qui doit son succès au recyclage des grooves d’une époque précise du jazz — le plus célèbre succès de cette vogue, Us3, échantillonnait et rejouait des compositions de Hancock, de Grant Green ou de Donald Byrd parues originalement sur l’étiquette Blue Note.

La musique est comme une roue qui tourne; ce n’était qu’une question de temps avant que les "kids" redécouvrent le jazz aujourd’hui

 

Durant les années 1990, des artistes rap, principalement ceux de la scène new-yorkaise, trouvaient l’inspiration dans les vieux disques de jazz. Gang Starr, composé du producteur DJ Premier et du MC Guru (et son projet de fusion jazz-rap Jazzmatazz), est emblématique de cette époque.

Vers la fin des années 1990, c’est du côté des musiques électroniques, house (St. Germain) et drum bass (Roni Size Repraent) que le jazz s’est pointé le bout du nez.

« La musique est comme une roue qui tourne; ce n’était qu’une question de temps avant que les kids redécouvrent le jazz aujourd’hui », pense le bassiste et chanteur Stephen Bruner, alias Thundercat. Pilier de la nouvelle scène jazz–hip-hop de Los Angeles, il vient de lancer Drunk, un divertissant album qui marie dans le sourire jazz-fusion, funk, R’n’B et pop.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Kendrick Lamar au festival Osheaga 2015, à Montréal

En Californie

Tous les yeux sont aujourd’hui tournés vers la Californie et sa communauté de musiciens qui donnent un nouveau souffle au jazz et poussent les jeunes à s’intéresser à cette musique. Thundercat a joué sur l’album de son ami Kamasi Washington. Son frère Robert Bruner Jr. aussi.

Ce batteur jazz au style furieux a lancé la semaine dernière Triumph (sur étiquette World Galaxy), son idée d’un jazz qui percole dans la pop, la soul et le R’n’B. À cette tribu appartient aussi le rappeur Kendrick Lamar, dont le récent chef-d’oeuvre To Pimp a Butterfly marie rap engagé et grooves jazz supervisés par Thundercat et le réputé pianiste new-yorkais Robert Glasper.

Par le rap, les musiciens afro-américains se réapproprient le jazz; le rap sert de courroie de transmission pour ce genre

 

« Nous avons notre manière de faire le jazz, Kendrick en a une différente, nous explique Bruner. Kendrick a choisi le rap, mais il le fait avec une mentalité jazz : il sait être très ouvert d’esprit et en même temps précis dans ses choix, très sérieux dans son travail et léger à la fois. Il est très raffiné dans ce qu’il accomplit, il est d’une race unique. »

Mais qu’y a-t-il donc dans l’eau de Los Angeles pour expliquer comment ces musiciens parviennent à remettre le jazz au goût du jour ?

« Les gens aiment croire que c’est un truc West Coast, qu’il y a quelque chose dans l’air qui nous fait faire cette musique, explique Thundercat. Il y a certainement un caractère distinct et un son distinct à cette scène, mais en vérité, ce qui la différencie, c’est la diversité musicale. C’est la somme de la qualité et de la quantité de musiques qui en émergent qui fait qu’on en parle autant. Les gens suivent le travail de Kamasi, ils remarquent les points de convergence et les collaborations et comprennent ainsi ce qui se passe sur la scène », et que ces musiciens d’horizons variés abattent des murs entre les genres et les époques avec une vivacité et une liberté d’esprit qu’on associe volontiers à ce que serait le jazz.

Photo: Mike Coppola — Eva Hambach / Getty Images / Agence France-Presse La bassiste Esperanza Spalding lors du Busboys and Poets’ Peace Ball: Voices of Hope and Resistance, au Musée national d’histoire et de culture afro-américaine de Washington D.C., en janvier 2017

« Ça me fait penser au mot de Miles Davis qui disait : “Moi, je vais toujours aller là où la musique noire ira” », raconte Frédéric Brunet, musicien et enseignant de jazz, détenteur d’une maîtrise en musicologie sur le sujet. « Le jazz, c’est un combat des Afro-Américains qui cherchent à se réapproprier cette musique. Je crois que, par le rap, les musiciens afro-américains se réapproprient le jazz ; le rap sert de courroie de transmission pour ce genre. »

De Kamasi Washington au trio jazz-funk-rap torontois The Bad Plus, en passant par les explorations jazz-rock et néo-soul de la brillante chanteuse et bassiste Esperanza Spalding et le succès populaire du collectif jazz-funk-fusion texan Snarky Puppy, le jazz parvient de nouveau à atteindre les jeunes, estime Jérôme Beaulieu. « Ça marche au bout’, leurs concerts sont fous raides — la révolution est en train de passer par le hip-hop, je pense. »

Le jazz aussi bénéficie des idées rythmiques du hip-hop. Longtemps, les DJ ont échantillonné les enregistrements des jazzmen, mais l’inverse se produit, avance Beaulieu. « Des instrumentistes qui écoutent les DJ et qui refont ce qu’ils perçoivent, des manières de faire sonner le rythme, mais avec leurs vrais instruments. Le vocabulaire [du jazz] se développe : le rythme est celui du hip-hop, mais joué par un humain, avec ce feeling-là. Sur le plan créatif, ça nous branche. On a envie d’explorer ça avec MISC. »

Consultez la suite du dossier