Refaire de l’opéra un art populaire

«La clinique», un des décors de l’opéra «Another Brick in the Wall»
Photo: Stéphane Roy «La clinique», un des décors de l’opéra «Another Brick in the Wall»

Julien Bilodeau a « tout abandonné » pendant plus d’un an pour se consacrer au projet Another Brick in the Wall.

Quand, avec Dominic Champagne, il a rencontré Roger Waters pour la première fois en décembre 2014, ce dernier n’était pas intéressé plus que cela par l’idée de Pierre Dufour, ancien directeur général de l’Opéra de Montréal, de transposer The Wall dans l’univers lyrique.

D’ailleurs, Julien Bilodeau avait choisi d’emblée de « ne pas s’engager dans un arrangement de l’album rock », mais de créer une oeuvre lyrique à part entière sur une histoire qui le captivait. La rencontre initiale s’est très bien passée. Au-delà de toute espérance, même : « Nous avions l’image d’un Roger Waters hypercontrôlant, mais ce ne fut pas du tout le cas, nous dit Julien Bilodeau. Waters était vraiment prêt à lâcher le bébé. »

Dominic Champagne et Julien Bilodeau ont saisi l’occasion d’emblée. « Waters est très fier de ses mots et il a senti que ceux-ci étaient portés par une nouvelle incarnation, réalisée avec finesse et doigté. Il était chaque fois ému d’entendre ses mots dans un nouveau contexte et il a laissé aller l’aspect musical. »

Avec Dominic Champagne, Julien Bilodeau a développé « une approche contemporaine de l’oeuvre, l’amenant à un réalisme fort et très troublant ». Le compositeur note que l’histoire personnelle de Roger Waters ramène le personnage principal fascisant à l’époque de la Seconde Guerre mondiale et de l’Allemagne nazie, mais que cette histoire « touche au présent ». La transposition valut aux maîtres d’oeuvre du projet de « riches discussions avec un artiste très engagé ».

Une autre émotion

Lorsqu’il dépeint son travail, Julien Bilodeau pense « être arrivé à ce que ceux qui connaissent l’album se retrouvent en de nombreux endroits, même si à première vue beaucoup de choses vont passer sous le radar ». Il s’adresse ainsi aux amateurs d’opéra : « Ceux qui ne connaissent pas l’album, je ne les invite pas du tout à l’écouter avant, car nous proposons une forme lyrique autonome. »

Julien Bilodeau a de grands espoirs, car il espère retrouver « quelque chose de l’âge d’or de l’opéra, quand l’opéra était populaire sans être pop ». « Si l’on réussissait à ouvrir à tous les portes de l’opéra — un art exigeant mais accessible —, ce serait fantastique. C’est mon espoir. »

Pour le compositeur, The Wall s’est bien prêté à la transformation car « il y a une profondeur dans l’histoire : on parle d’un homme qui s’isole du monde parce qu’il a subi des blessures dès son jeune âge. Or nous portons en nous ces blessures, et elles conditionnent nos réactions devant les aléas de la vie ».

Bilodeau estime que, « dans le contexte rock, cela s’incarne par la rythmique, la couleur instrumentale et quelque chose de beaucoup plus physique », alors que « l’art lyrique traverse un corps assis qui vit une émotion plus cérébrale ». « Avec l’orchestre et la voix lyrique, on peut aller profondément dans l’expression des sentiments que cela génère : la solitude, les amours manquées, la peur de l’autre, la perte des êtres chers. »« La présence physique d’une voix qui chante nous amène à une réceptivité totalement différente », assure le compositeur. Verdict ce soir !