Une affaire personnelle

Le musicien Tim Darcy a mis la recherche au cœur de la démarche de son premier album solo. Et il y a mis du temps.
Photo: Shawn Brackbill Le musicien Tim Darcy a mis la recherche au cœur de la démarche de son premier album solo. Et il y a mis du temps.

Tirons ça au clair tout de suite : non, ce n’est pas parce que le chanteur du brillant groupe post-punk montréalais Ought lance un premier album solo que l’aventure collective tire à sa fin. « Absolument pas : nous travaillons sur notre nouvel album en ce moment même », nous rassure Tim Darcy, qui lancera ce vendredi soir au Bar le Ritz PDB l’étonnant Saturday Night, exposant une facette inattendue de la personnalité du musicien.

Le secret de l’intérêt porté au rock d’Ought réside en partie dans la voix. Tim Darcy en possède une singulière. Lorsqu’il chante, on dirait parfois qu’il livre un discours. Le ton est autoritaire, frondeur, urgent, le timbre est clair et perçant. À certains égards, il nous rappelle David Byrne, ses acolytes derrière lui agissant comme une version instable et radioactive de Taking Heads ; en concert, la batterie et les guitares grondent comme la tempête alors que Darcy semble s’accrocher à la roue d’un navire punk fonçant à toute allure dans les vagues.

La traversée est beaucoup plus calme sur Saturday Night, à tel point que la voix de Darcy y est parfois méconnaissable. C’est voulu, confirme Tim Darcy, tout comme « l’envie d’avoir plein d’autres voix, des choeurs, dans mes chansons. Je suis là tout seul à chanter dans Ought, je crois que le son de ma voix est un caractère distinctif du son du groupe — entre autres éléments, bien entendu. J’avais d’abord lancé l’idée à la blague : pourquoi pas une chorale ? On a réuni en studio un tas de gens qui chantent assez bien, qui ne se connaissaient pas forcément, et on a fait l’expérience. C’est un des éléments de mon disque qui m’excitent le plus ».

Le temps pour explorer

Le Montréalais, qui a grandi dans le Colorado avant de venir poursuivre ses études à McGill et de faire de la métropole son nouveau « home », a mis la recherche au coeur de la démarche de son premier album. Le caractère plus intimiste de certaines chansons au style approchant celui d’une ballade folk, cette façon de maquiller sa voix si caractéristique sous des effets de studio, ou encore ces passages bruitistes, comme sur la longue finale de la chanson-titre, ou le rythme se tait et les guitares partent en vrille. D’ailleurs, c’est bien un violon qu’on entend se lamenter ainsi sur l’album ? « Je trouve ça drôle que t’en parles, ça faisait longtemps que je voulais en mettre dans mes chansons, incorporer des violoncelles et jouer de la guitare avec un archet. J’aime ce genre de palette sonore. Bon, il faut bien reconnaître aussi que je ne peux éviter la comparaison avec [le son du] Velvet Underground ; au rayon du rock expérimental à violon, disons qu’ils ont défriché le terrain ! »

« Je crois que ça paraît en écoutant le disque, cette envie de se donner tout le temps nécessaire pour explorer, pour oser quelque chose, toucher à différentes influences musicales [que celles que l’on reconnaît chez Ought] et qui sont importantes pour moi. » La moitié de ses chansons traînaient depuis des années dans un tiroir, composées avant même la sortie du premier EP de Ought, en 2012. Darcy avait enregistré plusieurs maquettes « lo-fi » de celles-ci, de vrais démos bricolés dans la chambre à coucher « J’ai toujours des chansons qui traînent et qui n’aboutissent à rien ; parfois, je récupère une phrase ça et là qui aboutit dans une autre chanson, explique le musicien. Or, [les chansons qui ont fini sur Saturday Night] semblaient posséder quelque chose de moderne, de frais, et c’est la raison pour laquelle je n’avais jamais abandonné l’idée d’en faire un disque. Ça me démangeait d’enregistrer ces compositions, au style assez différent de ce qu’on propose avec Ought. Un jour, le timing s’est présenté, les gens, le studio, tout s’est mis en place. J’ai sauté sur l’occasion. »

Conditions étranges

C’était très précisément durant l’enregistrement de Sun Coming Down, plus récent album de Ought, paru à l’automne 2015. « On a fait l’album dans des conditions très étranges, j’alternais entre [les sessions d’enregistrement du disque de] Ought et Saturday Night. On pouvait s’enfermer le week-end pour travailler sur mon album, après une longue semaine de studio avec Ought. Tout ça s’est étalé sur environ six mois, surtout sans avoir à composer avec la pression de devoir tout boucler dans un délai précis. Je suis heureux d’avoir eu l’occasion de faire ça. »

Et ravi de présenter ça sur scène. Tim Darcy a donné ses premiers concerts aux États-Unis il y a deux semaines, a fait un saut au festival Route du rock à Paris la semaine dernière, avant de reprendre la route nord-américaine. Tout ce travail ne retardera pas la sortie du prochain Ought, non ? « On s’organise, dit-il d’un ton confiant. Nous sommes très satisfaits de ce que nous avons déjà accompli — le prochain album sera notre meilleur ! » Écouter en boucle Saturday Night sera une bonne manière de nous faire patienter.