Agnes Obel: comment déployer l’angoisse et délayer l’émotion

Agnes Obel en prestation à Paris le 10 février dernier
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse Agnes Obel en prestation à Paris le 10 février dernier

Mesurons la progression. Trois ans après ses premiers concerts à l’intime Gesù, suivis d’un autre à l’Olympia, Agnes Obel est passée au grand Théâtre Maisonneuve. Ça s’appelle une consécration montréalaise, servie par le festival Montréal en lumière, qui nous l’avait présentée en 2014. La marche était haute, le trac a paru, surtout en début de soirée : au coeur du Quartier des spectacles, la Danoise a livré hier soir un concert joli mais en demi-teintes, écartelé entre son répertoire plus vieux — et plus varié sur le plan des thèmes — et ses chansons nouvelles traversées par l’angoisse.

L’un des plaisirs de l’album Citizen of Glass, paru l’automne dernier, se cache dans les menus détails de sa réalisation. Agnes Obel, auteure, compositrice, interprète, assure toutes les étapes de la production de ses disques, depuis le premier, Philharmonics (2010). Le son de sa voix qui module d’une chanson à l’autre, la manière dont elle incorpore les violons, dont elle joue avec le son pour créer du rythme, l’injection de délicates textures électroniques, la musicienne s’avère aujourd’hui une efficace magicienne de studio.

Vous l’aurez déduit, il ne reste forcément rien de cet ouvrage en concert. Elle est là, devant nous, simplement vêtue de ses compositions, accompagnée par ses très bonnes musiciennes — et un violoniste montréalais invité, dont la présence ne fut réellement bénéfique que sur trois ou quatre chansons. Rompue à l’environnement contrôlé du studio, Agnes Obel a semblé avoir du mal à traduire l’émotion devant son public en début de concert, mais soyons indulgents, elle n’avait pas frôlé les planches depuis la fin du mois de décembre.

Ainsi, les Red Virgin Soil, Dorian et Trojan Horses servies en entrée, plus récentes, auront au moins permis à l’orchestre de se réchauffer avant d’attaquer des chansons plus substantielles de son répertoire. Plus rythmées que sur disque, elles paraissaient néanmoins fragiles, voire figées, la percussionniste (et, surtout, clarinettiste et choriste, excellente dans ces rôles) battait la mesure d’une marche presque militaire, boum boum boum, alors que les violoncelles nappaient la voix et le jeu de piano d’Obel, plantée au centre de la scène.

Les Golden Green et ses scintillantes notes de synthé offertes par l’une des deux violoncellistes, la poignante It’s Happening Again puis Familiar qui suivirent ont tapé dans le mille : la crème des compositions du nouvel album, superbement livrées, alors que la violoncelliste québécoise Kristina Koropecki travaillait minutieusement à superposer des motifs de violoncelle à l’aide de pédales d’effet. Le plus risqué était de transposer en spectacle la tension et l’angoisse qui animent Citizen of Glass et, pendant ces trois chansons, l’effet était réussi.

Agnes Obel s’est ensuite assise au second piano pour distribuer quelques chansons de ses deux précédents albums, aux orchestrations plus simples, disons même classiques. Comme de petits adagios pop à la sauce Yann Tiersen, très simples sur le plan des harmonies, mais qui avaient le mérite de mieux nous faire entendre sa voix douce. Beau, certes, mais statique : après la charge des nouvelles chansons, chaque nouvel arpège joué au piano — et il s’en est joué, beaucoup mardi soir… — paraissait plus banal, tout d’un coup.

Les passages mémorables du concert sont apparus juste avant le rappel : The Curse, chaudement accueillie par les fans, Stone, Citizen of Glass (et son saisissant effet de bourdon produit par les deux violoncelles, la plus audacieuse chanson de ce répertoire somme toute assez douillet), puis Stretch Your Eyes ont ravi un auditoire dans lequel toutes les générations étaient représentées, signe que la pop de chambre, élégante et prudente d’Agnes Obel ratisse large.