Sayyd Abdul Al-Khabyyr: jazzman, imam et homme de paix

On a souvent vu Sayyd Abdul Al-Khabyyr au Festival international de jazz de Montréal.
Photo: FIJM On a souvent vu Sayyd Abdul Al-Khabyyr au Festival international de jazz de Montréal.

Mercredi dernier, un grand de la musique montréalaise est passé dans l’au-delà : Sayyd Abdul Al-Khabyyr pouvait jouer de tous les saxophones, de la clarinette et de la flûte, en plus de composer et d’enseigner. Il a laissé sa marque à ses enfants, qui ont poursuivi l’aventure musicale. Même qu’avec les Biddle, les Abdul Al-Khabyyr ont certainement composé la plus importante famille de jazzmen à Montréal.

À cette réalité s’ajoute une particularité singulière : en 1971, sous l’influence de Malcolm X et de Mohamed Ali, le musicien s’était converti à l’islam et était même devenu imam.

« C’est bon que les gens sachent que les enfants de M. Sayyd sont nés au Québec, que leur père était noir avec des origines indiennes, que leur mère est blanche et que les parents s’étaient rencontrés à Montréal », tient à souligner le batteur Nasyr Abdul Al-Khabyyr, fils de Sayyd et frère du tromboniste Muhammad. Il poursuit : « Notre famille représente beaucoup. Mon père a toujours été une personne intéressée par la confrérie universelle. On avait beaucoup d’amis musulmans, chrétiens et juifs. »

Sayyd fut membre du Mercer Ellington Orchestra et, avec son fils Nasyr, il a fait le tour du monde dans l’orchestre de Dizzy Gillespie. On l’a aussi retrouvé au Festival international de jazz de Montréal (FIJM) à de nombreuses reprises. Il avait pour la première fois touché le sol montréalais en 1954, avant de s’établir dans la région d’Ottawa et de la Gatineau. Puis, il est revenu à Montréal en 1970, une période pendant laquelle il a fait la connaissance de Walter Boudreau, à l’époque cofondateur de l’Infonie.

« J’ai connu Sayyd à l’université, et c’était alors un intellectuel de gauche, se rappelle Walter Boudreau. Lorsque Jean Grimard, le saxophoniste alto de l’Infonie, a pris un congé sabbatique, Sayyd l’a remplacé. Il a toujours été un homme de paix et un musicien formidable. C’est un homme intelligent, curieux, et qui a touché à tout ce qu’il était possible de toucher dans son domaine. Il pouvait jouer autant du be-bop que du free jazz. Il pouvait s’adapter aux lieux et aux circonstances. C’était un soliste extraordinaire. »

Sayyd Abdul Al-Khabyyr avait enseigné à des jazzmen qui ont fait leur marque par la suite. Rémi Bolduc raconte. « Ce fut mon premier professeur à mon arrivée à Montréal. C’était un avant-gardiste. Dans un des premiers cours, il m’a mis une feuille rouge et m’a dit d’improviser “rouge”. Quand je lui ai posé des questions sur le be-bop, il m’a dit d’acheter des disques. »

Dans les années 1970, Sayyd fut propriétaire du Café Mo-Jo sur l’avenue du Parc. Walter Boudreau se souvient de l’avoir vu jouer les classiques du jazz, mais à sa façon passablement tordue. Nasyr explique l’état d’esprit qui animait l’artiste : « Mon père nous faisait écouter toutes les musiques, mais en tant que musulman il était dans l’aspect spirituel. » Comme quoi, tout se recoupait dans ce personnage hors-norme.