B comme Bozo; B comme Beethoven

Le violoniste américain Joshua Bell
Photo: Richard Ashcroft Le violoniste américain Joshua Bell

Plus que les pianistes, nombre de violonistes cherchent à donner un second souffle à leur carrière en devenant chefs d’orchestre. L’Orchestre symphonique de Montréal fait preuve, depuis plusieurs saisons, d’un zèle débordant pour offrir ses bons et loyaux services à ces tentatives de reconversion, tout en ignorant les musiciens les plus intéressants dans le genre — Joseph Swensen et Thomas Zehetmair. À Montréal, nous avons vu à l’oeuvre Maxim Vengerov et Nicolai Znaider. Cette semaine, c’est au tour de Joshua Bell de nous montrer ses talents cachés.

Contrairement à Vengerov et Znaider, Joshua Bell détient un poste de directeur musical, celui de l’Academy of St. Martin in the Fields, qu’il dirige depuis 2011. Son premier enregistrement était consacré aux Symphonies n° 4 et 7 de Beethoven.

Sur ce qu’on a observé ces dernières années, les caractéristiques principales des instrumentistes-chefs sont un répertoire assez réduit dans lequel ils tentent de faire leurs preuves (5e ou 6e de Tchaïkovski pour Vengerov, 6e ou 7e de Dvorak pour Znaider) et une propension à adopter des tempos bien assis pour avancer sans risques comme sur des rails de chemin de fer.

Une symphonie familière

 

Pour l’un de ces facteurs, Joshua Bell ne sort pas du moule. Il est fidèle à la 7e Symphonie de Beethoven, sorte de « pièce signature », qu’il maîtrise et dans laquelle il peut faire impression, sortant d’une certaine « zone de confort » avec un résultat plus intéressant que s’il se contentait de cadrer les choses. C’est la symphonie qui fait la valeur du concert, d’autant que la Septième est très familière à l’OSM, Kent Nagano ayant commencé son travail sur Beethoven avec elle, l’emportant, jadis, en tournée canadienne.

Joshua Bell dessine des intentions musicales avec ses bras, un peu comme un chef de choeur, et propose une lecture dans l’air du temps, avec, par exemple, un Allegretto pulsant. Contrairement à son enregistrement, Joshua Bell laisse jouer les violons de l’OSM avec un peu de vibrato, ce qui donne (ouf !) un son moins émacié et rêche. Par contre, il n’y a pas de réflexion poussée sur la scansion de la formule rythmique principale de cet Allegretto — des questionnements (quel appui ? quelle durée ?) que l’on sent très présents dans l’enregistrement de Nikolaus Harnoncourt.

Tournez, manège !

Heureusement que cette seconde partie de concert tenait la route, car la première moitié laisse un gros sentiment de malaise. En ce qui me concerne, j’avais plutôt l’impression d’être au cirque.

Cela commençait avec Les Hébrides, une ouverture « dirigée » par Joshua Bell assis sur la chaise du Konzertmeister et s’y agitant en tournoyant son archet dans les airs, un exercice superflu et irregardable.

Mais « le show » se déploie pleinement dans le concerto de Bruch. Malgré un 3e mouvement pas impeccable, Bell reste un grand violoniste. Stylistiquement, il enrobe Bruch dans le miel. C’est de bonne guerre et cela plaît, même si cela rapproche ce concerto de celui de Glazounov, qu’il joua la dernière fois ici.

Dans cette oeuvre, le violoniste se tient debout, dos à l’orchestre. L’équilibre de la prestation repose sur le professionnalisme de l’orchestre et l’emprise du 1er violon, Andrew Wan, qui, dans les faits, mène la bande. Voir, alors, Joshua Bell se retourner les 15 à 20 % du temps où il ne joue pas, pour faire croire au bon peuple que ses soudaines gesticulations servent à quelque chose, tient de la clownerie. L’orchestre n’a pas besoin d’un gesticulateur pour mouliner des bras dans les tutti. Il a besoin d’un chef pour donner, par exemple, les attaques à la flûte ou aux cors. Dans ces moments cruciaux, Bell lui tourne le dos et tout le monde se débrouille quand même.

J’aimerais bien être petite souris pour savoir comment « le personnel musicien » (comme on dit à l’OSM) perçoit ce genre de numéro, qui doit demander aux instrumentistes une tension nerveuse et une concentration maximales pour sauver la face d’une vedette qui gagne en deux semaines leur salaire annuel moyen. Coup de chapeau à tous nos soldats qui se sont battus pour garder à la musique sa probité et son intégrité. Je ne pense pas que dans certains pays européens les orchestres joueraient ainsi le jeu avec un tel fair-play.

Joshua Bell joue et dirige l’OSM

Mendelssohn : Les Hébrides, ouverture. Bruch : Concerto pour violon n° 1. Beethoven : Symphonie n° 7. Orchestre symphonique de Montréal, Joshua Bell (violon et direction). Maison symphonique de Montréal, mardi 14 février. Reprise : mercredi à 20 h.

À voir en vidéo