Claude Nougaro, 1929-2004 - Entre jazz et ballades

Claude Nougaro, photographié à Montréal en 1998.
Photo: Jacques Nadeau Claude Nougaro, photographié à Montréal en 1998.

Claude Nougaro est mort hier à son domicile parisien, des suites d'une longue maladie, à l'âge de 74 ans. Il avait renoncé à chanter depuis plus d'un an. En 50 ans de carrière, avec sa voix ensoleillée, le «petit mec du Capitole» avait créé un style à lui, entre jazz et ballades.

Nougaro est né à Toulouse, sa matrice géographique. «Tous les pores de ma peau respirent la cité gasconne. Elle incarne mon enfance, l'argile qui m'a pétri à jamais, à travers les douleurs autant que les bonheurs.» Son père, Pierre, premier baryton à l'Opéra, avait rencontré sa mère Liette au conservatoire de la ville rose. «J'entends encore l'écho de la voix de papa. C'était en ce temps-là mon seul chanteur de blues.» «Le 9 septembre 1929, boulevard d'Arcole, j'ai été accouché par ma grand-mère paternelle, maman Cécile, qui était sage-femme.»

Il est élevé par ses grands parents dans le faubourg des Minimes, «ni ville, ni campagne». Enfant, il écoute du jazz «sur la radio de la cuisine chez ses grand-parents», Armstrong, Bessie Smith, Charles Trenet ou Édith Piaf. Pourtant, Nougaro ne se dirige pas tout de suite vers la musique. Il n'a pas assez de voix pour être baryton et ne joue d'aucun instrument.

Après un parcours scolaire aléatoire, il débute à un poste de journaliste, dégoté par son père. «Mon petit ne sait pas faire grand-chose, il sait juste écrire.» L'expérience tourne court, il préfère dire des poèmes dans les cabarets, au Lapin Agile, ou écrire des chansons pour Philippe Clay et Marcel Amont. Surtout, dans le Saint-Germain-des-Prés des années 60, il rencontre Jacques Audiberti, qui l'émerveille par son génie verbal. «Je suis un chanteur à textes qui chante un peu en rythme», disait Nougaro malicieusement. «Pour moi, la poésie est un combat avec le langage, la traduction de ses tripes, de son cul», disait-il aussi.

Le Toulousain commence ensuite à chanter lui-même ses compositions mais ne connaît son premier grand succès qu'en 1963, à 35 ans, avec Je suis sous (sous, sous ton balcon). C'est l'année de son premier Olympia, suivi de son premier album. Une voix rocailleuse, un organe puissant, un amour des mots, qu'il martèle à la rime. Une silhouette trapue, un lutteur de la scène, qui affronte le micro comme un boxeur. Nougaro le swingeur fait de l'effet.

«J'ai été suffisamment amateur et inspiré par les géants pour affirmer que je ne suis pas un chanteur de jazz», nuançait le chanteur dans un entretien avec Le Figaroscope le 27 septembre 2000. «Un vocaliste, c'est King Cole ou Ella Fitzgerald. Pour moi, le jazz est trop lié à la sonorité de la langue anglaise, qui se contente d'ailleurs de mots très simples, tandis que dans la langue française, il y a une part littéraire que j'ai toujours aimée.» Il se fera accompagner par de grands musiciens: Michel Legrand, le pianiste Maurice Vander, l'organiste Eddy Louiss, le batteur Aldo Romano, le guitariste brésilien Baden Powell... Il adaptera Blue Rondo à la Turk, le thème de Dave Brubeck, pour en faire À bout de souffle (1965), inspiré du film de Jean-Luc Godard.

Tonitruant, Nougaro proclame parfois carrément son amour pour ces légendes du jazz comme dans Armstrong, hommage au trompettiste, chanteur de La Nouvelle-Orléans qu'il écoutait petit chez ses grands-parents. Ou bien il se fait leur modeste passeur comme dans Sing Sing Song, transposition d'une composition de Nat Adderley, ou en adaptant Thelonious Monk, Ray Charles, plus récemment le Français Richard Galliano. Il enchaîne les femmes aussi, Sylvie, la maman de Cécile d'abord («Elle voulait un enfant; moi, je n'en voulais pas»), puis Odette, puis Marcia et enfin Hélène, rencontrée à La Réunion en 1984. Quatre enfants en tout.

Au milieu des années 80, Nougaro connaît le creux. Barclay le vire pour «absence de résultats» en 1986. Nougaro vend son hôtel particulier pour s'installer à New York. «New York, mon enfance rêvait de cette ville mythique. Là, j'ai habité chez Charlie Mingus, puis j'ai rencontré un jeune Français, Philippe Saisse, avec qui j'ai fait un album en 15 jours.»

Un an après sort Nougayork (1988). C'est le plus grand succès commercial de sa carrière. 503 000 exemplaires vendus. C'est le début d'une période de renaissance, qui verra huit albums sortir, dont le dernier, Embarquement immédiat (2000). Il pensait que ce serait peut-être le dernier. Mais son prochain album devait sortir le mois prochain. «Je vis en permanence avec la présence de la mort. Je la sens qui gratte à ma porte», confessait-il dans une entrevue à VSD en septembre 2000. Une messe à la mémoire du chanteur sera célébrée lundi matin en la cathédrale Notre-Dame de Paris. Et sur la place du Capitole, aujourd'hui orpheline, est prévu aujourd'hui un rassemblement pour son poète à jamais disparu.