Henri Tachan, chanteur enragé

Henri Tachan vit à Avignon, mais a conservé des habitudes à Paris. Son QG est la brasserie Lipp, célèbre cantine du personnel politique. Le chanteur dérangeant y donne rendez-vous à minuit, après avoir participé à l'émission radiophonique du Pop Club, de son ami José Artur. Tachan, Lipp, José Artur: le temps a suspendu son vol dans les années 1970. La conversation se hasarde sur les banlieues. «Tachan, t'as changé», constatait l'intéressé sur son dernier album studio, Telle est la télé (1998). Démonstration: «Aujourd'hui, ce sont les flics qui se font agresser par des bandes alors que j'ai connu une époque où c'était le contraire. Quand je voyais un flic, je me tirais; aujourd'hui, je suis content. C'est fou et incroyable que je dise ça.»

On se frotte les yeux. Tachan, le croqueur d'uniformes et de soutanes, chouchou de Charlie Hebdo, atteint à son tour par le syndrome sécuritaire? «J'ai seulement envie de vivre en paix, et la paix c'est le bulletin de vote. Chirac, Jospin, ça va, les autres ils me font peur. J'ai lu que Souchon, que j'aime bien, a fait amende honorable pour sa chanson Arlette Laguiller. Quel con! Quand il l'a écrite, c'était déjà une extrémiste! Ça me gonfle qu'on stigmatise Le Pen et pas l'extrême gauche.»

Artiste non engagé

Depuis presque quarante ans, Henri Tachan se dit victime d'un malentendu. L'image d'un chanteur engagé (à la gauche de la gauche, s'entend) lui colle à la peau alors qu'il serait plutôt chanteur enragé — ses fidèles évitent, lors de ses concerts, les premiers rangs par crainte des postillons. Il affirme que le Parti communiste a tenté de le «récupérer» avant qu'il ne mette les choses au point, en 1976, avec la chanson Ni gauche, ni centre, ni droite. Tachan distingue les «artistes engagés», Jean Ferrat ou Catherine Ribeiro (qui se trompent), des «révoltés», sa famille, constituée autour d'un triangle d'or — Brel, Brassens, Ferré —, dont il se proclame le «continuateur et porte-flambeau». Artiste non engagé, Tachan n'en fut pas moins censuré. «J'ai commencé sous de Gaulle, continué sous Pompidou, perduré sous Giscard, et sous Mitterrand j'ai été ignoré. C'était chouette, finalement, la censure; t'avais un ennemi. Aujourd'hui je ne sais à qui m'adresser. Les multinationales? Big Brother?»

Élève d'école hôtelière, serveur au Ritz, Tachan est plongeur au Québec quand Brel le découvre. Il plaît à Eddy Barclay et enregistre en 1965 Les Mauvais Coups, couronné du Grand Prix de l'Académie du disque français. S'ensuit une première partie de Juliette Gréco à l'Olympia. On ne peut rêver débuts plus prometteurs. Ses écarts de langage lui vaudront sept chansons interdites (sur 12) de son disque.

Début d'une longue inimitié avec les médias, aggravée par ses outrances, son refus de la concession et sa misanthropie. «Je me rends compte que c'est moi qui ai refusé les médias. Je voulais écrire des chansons que j'aime, et comme un con je pensais que ça allait marcher tout seul. Serge Lama m'a dit un jour: "Mais, enfin, souris un peu!" C'était gentil, mais il voulait que je sois pute. C'est pour ça que je ne suis pas en haut. Je n'ai appartenu à aucune coterie, aucune mafia; il y a bien eu des Arméniens, très riches, qui ont essayé... » Tachan nous fait grâce du couplet de l'artiste maudit, victime d'un complot des médias, inlassablement entonné par ses supporteurs.

Îuvre schizophrénique

«Les médias y sont pour 20 %, et moi pour 80 %. Je revendique ma non-carrière parce que, parallèlement à la chanson, j'ai joué au casino, aux courses, j'ai eu des femmes, j'ai fait la vie.» Tachan peut toujours compter sur un premier cercle de fidèles. José Artur, Pierre Perret, «deux anonymes», et Patrick Poivre d'Arvor: «PPDA qui est PPDA mais qui m'aime et qui m'aide. Il est entré un jour dans ma loge, bouleversé par ma chanson L'Adolescence. Il m'a demandé ce qu'il pouvait faire pour moi. Le lendemain, il a envoyé une équipe et je suis passé au journal de 20 heures.»

Tachan devrait bientôt connaître à nouveau le prime time sur TF1. A-t-il lieu de se plaindre? Un essai biographique vient de paraître, écrit par Claude Sabatier, admirateur (et cousin) du chanteur; un tour de chant est programmé au Festival d'Avignon; enfin, l'intégrale de son oeuvre va être publiée chez Naïve. «1965-2002, 270 chansons, les meilleures et les moins bonnes. J'assume tout, de 24 à 63 ans, je ne vais pas faire un tri comme dans les compilations de merde.»

En scène, Tachan n'assume pourtant pas tout. Pas d'enfant, cri de dégoût du monde moderne confinant à l'eugénisme, a disparu — «une grande chanson que je ne renie pas, mais je ne peux plus la chanter: j'ai deux enfants». Son répertoire est «toujours d'actualité car les sujets sont traités depuis deux mille ans», qu'il s'agisse des Z'Hommes, de La Chasse ou de L'Amour et l'Amitié. Une oeuvre schizophrénique, tiraillée entre goût de la provocation (parfois facile) et gauloiserie, licence poétique et amour des mélodies.

Ces chansons n'effacent pas la frustration originelle. Tachan aurait voulu être albatros, il n'est que cigale. Hélas: «Je n'ai pas le talent d'écrire des poèmes ou de la musique classique, alors je fais des chansons de Tachan. Je n'ai pas de génie, mais un petit talent. J'aurais dû arrêter, je n'étais pas fait pour la scène car je suis trop introverti. Mais les autres m'ont dit: Henri, reviens.» Et Tachan de reprendre l'antienne bien connue de Gainsbourg. La chanson, art mineur. Aujourd'hui plus encore qu'hier.

Brel, Brassens et Ferré n'ont pas laissé d'héritier, et seul Thomas Fersen, parmi la nouvelle génération, trouve grâce à ses yeux. Passéiste? «À chaque fois que je me suis intéressé à de nouveaux chanteurs, j'ai été déçu par rapport à ce que j'ai connu. Dire cela n'est pas être vieux con. L'écriture musicale et textuelle est inférieure. Comment peut-on être artiste sans être fou? Aujourd'hui, la technique est plus forte qu'avant en tennis, en football, en piano, en violon, mais il manque l'originalité.»

Le mélomane autodidacte compare les mérites de Luganski et Richter, Repine et Haifetz. Toujours à l'avantage des anciens. Au Festival d'Avignon, Henri Tachan interprète vingt chansons, seul avec son pianiste. «Avec moi, c'est piano solo ou l'Orchestre philharmonique de Vienne.» Plus sérieusement, il exprime un regret: «J'ai failli jouer à l'Olympia avec Jean-Claude Casadesus et l'Orchestre de Lille. Il était partant.» Tachan est à son tour partant pour une tournée des bars, dans la pure tradition brésilienne. Il est deux heures du matin. Tachan est attachant. Il peut aussi être fatigant.

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