Éclairants «Dialogues»?

Mère Marie (Aidan Ferguson) enlace Blanche de la Force (Marianne Fiset) avant le sacrifice, cette dernière avec une expression d’effroi bien contraire à la femme «incroyablement calme» vue par Poulenc et Bernanos.
Photo: Yves Renaud Mère Marie (Aidan Ferguson) enlace Blanche de la Force (Marianne Fiset) avant le sacrifice, cette dernière avec une expression d’effroi bien contraire à la femme «incroyablement calme» vue par Poulenc et Bernanos.

Grande nouvelle : la vitalité de la scène théâtrale montréalaise et l’opéra se rencontrent puissamment dans cette nouvelle production de Dialogues des Carmélites. Cela devrait être la norme, le génome de l’Opéra de Montréal. C’est — malgré une récente embellie grâce à de courageuses productions contemporaines — une exception depuis trop longtemps.

Le spectacle de Serge Denoncourt s’agence comme une suite de tableaux, ce qu’est, dans sa structure, l’opéra de Poulenc. Les tableaux musicaux deviennent tableaux visuels par de puissants effets d’éclairage balayant la scène. L’ombre et la lumière, la confiance et la peur sont celles d’un personnage central, Blanche de la Force, qui incarne nos propres dualités.

Le spectacle est imbriqué au point que l’entracte survient non avant la scène de l’arrivée du Chevalier de la Force, venu au couvent chercher sa soeur Blanche, mais en plein milieu du 2e tableau de l’acte II, pendant une prière des Carmélites. À la reprise, le rideau se lève sur cette même image. Idée non conventionnelle, mais remarquable.

Il est très facile de sortir ébloui de Dialogues des Carmélites. Assurément, le spectacle est beau et magistral, d’autant qu’il est porté en fosse par un grand OSM, mené par Jean-François Rivest, qui a compris et mûri tant de choses. C’est peut-être le plus debussyste des Dialogues des Carmélites qu’il m’a été donné d’entendre. Quel impact pour quelle nuance ? Quel « tempo intérieur » pour telle respiration ou tel suspense ? Jean-François Rivest s’est posé toutes ces questions, et le travail du chef est une dramaturgie en soi.

À bas la temporalité

L’oeuvre de Bernanos, dont Poulenc a été le digne metteur en musique, est si forte qu’elle supporte bien des choses. Chaque mise en scène est un parti pris. Dans le travail de Serge Denoncourt, il y a des choix clairs. Ainsi, celui de s’affranchir de la temporalité : la Révolution française est dans les paroles, pas dans ce que l’on voit. Le metteur en scène élude aussi la question des classes, donc l’origine aristocratique de Blanche, pourtant importante pour la limpide lecture des choses. La première scène peut-elle vraiment montrer deux hommes indifférenciés, habillés en loques grises ? Difficile aussi de comprendre au 2e tableau de l’acte III que Blanche est devenue servante dans sa demeure familiale détruite.

Ce détachement historique, comme le nivellement des classes d’âge à l’intérieur du Carmel, renforcent-ils le propos de l’oeuvre ou universalisent-ils son message ? Il me semble que non. Mais Denoncourt ne s’arrête pas là. En grattant un peu, on s’aperçoit qu’il n’hésite pas à supprimer des éléments. Et l’un ne passe pas à mes yeux : l’évacuation pure et simple de l’interlude avant le tableau final. Sans ce crucial dialogue entre l’Aumônier et Mère Marie, on ne comprend pas pourquoi Marie en réchappe dans la dernière scène, pas plus qu’on ne comprend pourquoi Blanche se réfugie dans ses bras avant d’aller à l’échafaud.

Tout cela n’est pas anecdotique, car l’interlude pose une question de foi (Dieu a choisi de vous épargner, dit en quelque sorte l’aumônier à Mère Marie, celle qui a amené toutes les autres à faire voeu de sacrifice). Enfin la rencontre de Marie et Blanche dans la foule est ambiguë : c’est par la foi que Blanche (« incroyablement calme », dit le livret) trouve la force d’aller à l’échafaud. Et pour ce faire, elle accroche le regard de Constance par devant, de front, et non en venant de l’arrière. Olivier Py dans son renversant spectacle du Théâtre des Champs-Élysées (DVD Erato) montre idéalement l’impact de ce moment-là.

Comme The Turn of the Screw de Britten, Dialogues des Carmélites est une oeuvre interprétable à l’infini. Je reconnais que le spectacle de Denoncourt est suprêmement théâtral et beau. Sur le fond, je ne juge pas légitime d’amputer une oeuvre qui se tient à ce point pour gommer des clés ou renforcer un propos. En une photo — celle qui illustre ce compte rendu, antithèse de l’image d’une femme « incroyablement calme » —, nous voyons à quel point Denoncourt ne fait tout simplement pas confiance à Poulenc et à Bernanos, car il ne semble pas croire à la grandeur du cheminement intérieur. Comme s’il n’avait pas foi en la foi.

Un dernier mot sur la distribution : Mariane Fiset suprême, peut, demain, aller chanter Blanche sur les grandes scènes du monde, tout comme Aidan Ferguson, Mère Marie. Excellentes prestations de Mia Lennox (Madame de Croissy), d’Antoine Bélanger (Chevalier) et de la plupart des seconds rôles. La voix de Marie-Josée Lord (Madame Lidoine) bouge un peu, avec une émission très couverte, et Gino Quilico (le Marquis) était vraiment fatigué lors de cette première, chose qui peut se replacer.

Dialogues des Carmélites

Opéra de Francis Poulenc, d’après la pièce de Georges Bernanos. Avec Marianne Fiset (Blanche de la Force), Mia Lennox (Madame de Croissy), Marie-Josée Lord (Madame Lidoine), Aidan Ferguson (Mère Marie), Magali Simard-Galdes (Soeur Constance), Antoine Bélanger (Chevalier de la Force), Gino Quilico (Marquis de la Force), Choeurs de l’Opéra de Montréal, Orchestre symphonique de Montréal, Jean-François Rivest. Mise en scène : Serge Denoncourt. Décors : Guillaume Lord. Costumes : Dominique Guindon. Éclairages : Martin Labrecque. Salle Wilfrid-Pelletier, samedi 28 janvier 2017. Reprises mardi, jeudi et samedi.

2 commentaires
  • Isabelle Coutant - Abonnée 30 janvier 2017 09 h 01

    Foi en la foi

    J'ajouterai que l'interprétation de Soeur Constance par Magali Simard-Galdes m'a ravie.
    Malgré l'immense bonheur d'avoir vu enfin cet opéra, et bien que je sois très reconnaissante à Jean-François Rivest de nous avoir donné une grande interprétation de la musique de Francis Poulenc, je regrette moi aussi l'approche pragmatique de Serge Denoncourt. Ramener le personnage de Blanche à "une folle" qui a peur du monde, c'est simpliste, et inexact. On dirait que Monsieur Denoncourt a lui-même peur de reconnaître que la transcendance et la foi font partie des expériences humaines, sans être nécessairement attachées à une religion.

  • Claudette Dionne - Abonnée 30 janvier 2017 09 h 20

    Dommage...

    Dorénavant, je me méfie des mises en scène de Denoncourt à l'opéra, autant il est capable de moments sublimes , autant par ailleurs il omet des détails importants à la compréhension de la trame dramatique. Je ne m'étonne pas du tout de vos réserves, j'avais eu la même réaction avec Les Feluettes, où des éléments de l'histoire étaient occultés m'empêchant de saisir ce qui s'était passé, et je n'étais pas la seule à avoir eu cette réserve, il fallait bien connaître l'oeuvre avant, et encore...