Laurent Garnier, chevalier de la nuit

Trente ans après ses débuts, Laurent Garnier n’a pas ralenti.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Trente ans après ses débuts, Laurent Garnier n’a pas ralenti.

Malaise. Laurent Garnier insiste pour que l’on se tutoie. Nous craignons de commettre une faute protocolaire : le 1er janvier dernier, le pionnier de la musique électronique française recevait la plus haute distinction civile de l’État français, la Légion d’honneur, des mains du président Hollande. Ça vient avec un titre officiel, non ? Ne serait-il pas de mise de vous appeler, disons, sir ? Il éclate de rire : « Ah non, ça, c’est en Angleterre ! » ce pays où il a fait ses débuts en tant que DJ professionnel, au mythique club Haçienda de Manchester, il y a maintenant 30 ans.

En 1987, Garnier, qui revient ce vendredi soir à Montréal pour le plaisir des fêtards de l’Igloofest, se faisait alors appeler DJ Pedro. Parions que Pedro ne s’imaginait pas alors être un jour décoré par le président de la République. « Tu sais quoi?? À l’époque, Pedro, il ne pensait même pas rentrer en France. » Il serait resté là-bas, n’eût été le service militaire obligatoire.

« Mon retour s’est fait brutalement, d’autant qu’il n’y avait personne du monde de la nuit [en France] qui jouait de cette musique. J’étais un jeune fougueux qui commençait seulement à toucher à son rêve [d’être DJ], du bout des doigts. Je ne voulais rien savoir de la France. »

Déjà, ado, Laurent Garnier se destinait à ce métier qui n’en était pas tout à fait un encore il y a trois décennies. C’est pour cette raison qu’il s’était exilé à Londres. « Tout l’argent que je gagnais allait dans mes disques, dans mes sorties, et ce, depuis que j’avais 14 ans. Seule la musique comptait?; le reste, je m’en foutais. Très jeune, j’avais développé une passion pour le monde de la nuit. Pour moi, la nuit voulait dire forcément lumière, sons, musique, danse… »


Plus difficile en France
Une des nombreuses cassettes de ses mix qu’il donnait aux amis s’est un jour retrouvée entre les bonnes mains de Mike Pickering, DJ et patron du Haçienda. Il fut invité à y faire danser les gens… jusqu’à l’heure du service militaire. « Ce n’est que plusieurs mois après mon retour en France que quelques Londoniens sont arrivés à Paris pour jouer un peu de cette nouvelle musique. Or, c’est vrai que les Français aiment la musique, mais ils n’ont pas cette passion que les Anglais peuvent avoir pour les nouveaux courants. »

Garnier, lui, l’a embrassée, cette nouvelle musique, l’acid house qui a révolutionné le paysage musical britannique l’été suivant, durant ce qu’on a appelé le deuxième Summer of Love. En France, « ce fut plus difficile, car c’est un pays plus rock’n’roll. On a offert une résistance à cette nouvelle culture qu’on ne comprenait pas. […] Ce sont les clubs gais qui ont adopté cette musique en premier, alors qu’en Angleterre, c’est le pays au complet qui l’a embrassée. En l’espace de six mois, ils sont passés de petits clubs underground à de grands clubs qui attiraient une clientèle hétéroclite, issue de tous les milieux sociaux. Ce fut un vrai raz de marée, alors qu’en France, c’était une toute petite tempête, toute gentille. »

Il a néanmoins porté ce mouvement à bout de bras, digne représentant de l’Hexagone sur la scène électronique mondiale. Basé à Paris dès le début des années 1990, il organisait ses soirées Wake Up, puis a rejoint la division dance du label de la FNAC qui a édité ses premières productions en 1991. Peu après, il fondait l’influent label F Communications, sous lequel il a lancé ses grands classiques, Wake Up, Breathless (le EP À bout de souffle, aussi édité par Warp Recordings) et l’immortelle bombe techno Crispy Bacon (1997), fortement inspirée par le son techno de Detroit.

 
Gentrification de la nuit

La musique électronique a aujourd’hui percolé dans quasiment toutes les tendances de la musique populaire, mais « le monde de la nuit », comme dit le DJ, fait toujours face à des défis. New York a vu ses grands clubs fermer un à un, le nightlife de Berlin est sous tension, même Londres, l’icône, semble être sous le coup d’un couvre-feu, comme l’illustre la saga autour de la fermeture récente, puis de la réouverture, du club Fabric.

« On appelle ça la gentrification, commente Garnier. Et qui dit gentrification dit personnes influentes grâce à leur argent, des personnes qui n’aiment pas être emmerdées la nuit. On est dans une période où les dirigeants ont de moins en moins de pouvoir là-dessus parce que l’argent transforme les villes. Le nightlife est dans une situation difficile dans les grandes capitales parce qu’elles deviennent des capitales-dortoirs. Y’a toute une frange politique qui ne veut pas voir l’importance du clubbing et son impact positif sur l’économie locale, sur le tourisme. […] Les gens deviennent de plus en plus casaniers, de plus en plus tournés vers eux-mêmes et de moins en moins tolérants » à l’endroit de ceux qui, comme le célèbre DJ, sont des amoureux de la vie nocturne.

Trente ans après ses débuts, Laurent Garnier n’a pas ralenti. Infatigable diffuseur de musiques et compositeur de bons grooves, comme ceux qu’on découvre sur l’excellent album Scarifications du poète et rappeur français Abd al Malik, paru l’an dernier, ou ceux qu’il nous promet sur un prochain EP à paraître plus tard cette année. Ce que l’État français a salué en lui accordant la Légion d’honneur, c’est autant la qualité de son oeuvre que sa lutte pour la légitimation et l’acceptation d’une scène musicale longtemps incomprise et boudée par les médias généralistes et le grand public.

« Personnellement, je prends ça comme un honneur immense, oui, tout à fait, affirme Garnier. Je pense que des gens se demandaient : tiens, pourquoi ils font ça ? Qu’est-ce que le gouvernement cherche ? Mais très vite j’ai arrêté de me le demander et me suis dit : je me suis battu pendant trente ans pour une musique que j’aime et un mouvement qui me fait vibrer et que j’ai défendu corps et âme. Symboliquement, c’est très fort pour toute la scène électronique. Et si ça permet à des gamins, demain, de se dire que ce type s’est battu pour ses rêves, même quand on lui a tapé dessus, et qu’aujourd’hui on reconnaît son travail, si ça peut leur donner envie de se battre eux aussi pour leurs idéaux, c’est parfait. »