Un «Cosi fan tutte» aux accents québécois

Les Québécois Philippe Sly et Michèle Losier (notre photo) ainsi que Fréféric Antoun sont de la distribution de «Cosi fan tutte» à l'Opéra de Paris. 
Photo: Agathe Poupeney / Opéra national de Paris Les Québécois Philippe Sly et Michèle Losier (notre photo) ainsi que Fréféric Antoun sont de la distribution de «Cosi fan tutte» à l'Opéra de Paris. 

En ce mois de janvier à la place de l’Opéra à Paris, il n’y a pas que le vent glacé qui fait penser au Québec. À l’entrée des artistes, derrière l’Opéra Garnier place Diaghilev, l’accent québécois résonne plus que d’habitude. Et pour cause. La production de Cosi fan tutte, à l’affiche depuis le 23 janvier, met exceptionnellement en vedette trois des meilleures voix du Québec.

Depuis deux mois, la mezzo-soprano Michèle Losier, le baryton-basse Philippe Sly et le ténor Frédéric Antoun répètent une toute nouvelle mise en scène de l’opéra de Mozart Cosi fan tutte. À eux seuls, ils représentent la moitié d’une des deux distributions. Sous la direction du directeur de l’Opéra national de Paris, Philippe Jordan, et de la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker, ils sont soumis à un régime particulièrement éprouvant. Alors que la première a lieu ce jeudi, voilà bientôt deux mois qu’ils sont sur scène six jours par semaine avec les six danseurs qui sont leur double à répéter une chorégraphie particulièrement austère et épurée.

Même si Michèle Losier en est à son sixième Cosi fan tutte, elle n’avait jamais vécu une telle expérience. « Nous sommes sur scène en permanence à répéter une chorégraphie minimaliste fondée sur des figures géométriques et dans laquelle les danseurs sont notre subconscient, notre sous-texte, et expriment ce qui ne peut être dit », dit-elle. Le chef-d’oeuvre de Mozart évoque la perte de la jeunesse, du paradis et de l’être aimé. Convaincus du caractère inébranlable de leur amour, deux officiers acceptent de mettre à l’épreuve la fidélité de leur fiancée. Les amants seront évidemment déçus.

Des atomes dans le vide

Pendant trois heures, les chanteurs évoluent sur une scène blanche et nue entourée seulement de grands panneaux de plexiglas. Au début des répétitions, tous les chanteurs ont dû s’approprier une vingtaine de mouvements de base qui les oblige parfois à chanter en faisant des contorsions. Le dénuement est tel, dit Philippe Sly, qu’« il nous oblige à nous débarrasser de nos tics, à nous concentrer sur la partition et à sortir de notre bulle ». Dans cette production, danseurs et chanteurs sont un peu comme des atomes projetés dans le vide créant chaque fois de nouvelles connexions qui rythment ce jeu d’attirance et de répulsion que représentent ces liaisons dangereuses.

« Chacun est mis à nu, impossible de se cacher derrière une colonne ou un escalier, dit Michèle Losier. Heureusement que j’avais cette musique et ce texte dans le sang. Cette première production pour moi à l’Opéra de Paris arrive au bon moment. »

Les choix radicaux d’Anne Teresa De Keersmaeker, fondés sur des principes formels de géométrie et des modèles mathématiques, ainsi que sa façon de travailler en répétition permanente n’ont pas fait l’unanimité. Si bien que la chorégraphe a finalement résolu de se passer des danseurs de l’Opéra et de s’appuyer uniquement sur ceux de sa troupe, la Compagnie Rosas, avec qui elle a l’habitude de travailler à Bruxelles. Dans le petit monde de la danse et de l’opéra, la nouvelle annoncée après plusieurs semaines de répétition a fait un clash.

À quelques jours de la première, les chanteurs sentent le stress qui monte. La veille de notre entretien, danseurs et chanteurs venaient de faire leur première répétition avec l’orchestre sur scène. « On est un peu en état de choc », dit Philippe Sly, qui en est pourtant à son troisième Cosi fan tutte. Même chose pour Frédéric Antoun, qui souligne que dans plusieurs scènes, chanteurs et danseurs ne font plus qu’un. Un exercice particulièrement difficile pour les chanteurs d’opéra habitués à se mettre de l’avant. « C’est particulièrement thérapeutique », reconnaît-il.

La « génération dorée »

Comme Michèle Losier, Frédéric Antoun passe la moitié de l’année entre Vienne, Paris, Londres et Salzbourg, même si tous les deux reviennent régulièrement à l’Opéra de Montréal, de Québec ou au Festival de Lanaudière. Philippe Sly, lui, fait beaucoup de concerts avec des orchestres symphoniques. Il a notamment enregistré deux albums solos, In Dreams et Love’s Minstrels, et Les amants trahis, consacré à Rameau.

Si ces trois voix se retrouvent dans la même production à Paris, ce n’est pas tout à fait un hasard, dit Frédéric Antoun. Séparés d’à peine dix ans d’âge, les chanteurs témoignent du foisonnement de l’art lyrique au Québec. Le critique du Devoir Christophe Huss a même parlé dans ces pages d’une « génération dorée du chant québécois ». Vite repérés, Losier, Sly et Antoun ont tous étudié aux États-Unis avec les meilleurs maîtres.

La plupart déplorent évidemment le petit nombre d’opéras qui se montent chaque année au Québec, où cependant la scène de la musique contemporaine et ancienne demeure très vivante, dit Michèle Losier. « Un opéra, c’est ce qui coûte le plus cher à monter », précise Frédéric Antoun. Losier dit admirer la formation des jeunes en Europe, qui sont souvent plus familiarisés avec l’opéra qu’en Amérique. Comme si elle avait la nostalgie de l’époque de sa mère où, dit-elle, « même si on n’avait qu’une douzième année, on écoutait quand même de l’opéra ».

De l’Opéra de Paris au cinéma

La représentation du 16 février du Cosi fan tutte de l’Opéra de Paris, avec Michèle Losier, Philippe Sly et Frédéric Antoun, sera filmée et diffusée dans de nombreux cinémas à travers le monde. Au Québec, CinéSpectacle en assure la retransmission dans 19 salles, de Gatineau à Val-d’Or, dont les cinémas Guzzo. La plupart des cinémas partenaires projetteront le spectacle en différé en mars, mais trois salles seront branchées en direct avec Paris le 16 février à 13 h 30, heure de Montréal : le Clap à Sainte-Foy, le Cinéma Beaubien et le Cinéma du Parc à Montréal. Les billets, comme les horaires des diverses salles sont accessibles sur le site cinespectacle.com.
2 commentaires
  • Loraine King - Abonnée 26 janvier 2017 09 h 12

    Je pourrais être jalouse si....

    La dernière phrase me rappelle des souvenirs, sauf que mon père, ayant quand même réussi à prospérer dans la vie avec sa troisième année, allait à l'opéra. Ses meilleurs souvenirs étaient du His Majesty's à Montréal, dont il pouvait parler pendant ce qui me semblait être des heures... Écouter à la radio c'était bien, et avec ma radio branchée sur internet je peux écouter des opéras tant que je veux chez Otto. RTÉ-Lyrics diffuse encore un opéra en direct tous les samedis, et tous les après-midi de semaine dans notre fuseau horaire, j'écoute un concert classique enregistré en direct. C'est chez ce diffuseur national irlandais que je découvre parfois la meilleure musique française, le soir avec Carl Corcoran et son Blue of the Night, sans parler de l'excellence des documentaires audio chez RTÉ.

    Je pourrais être jalouse de ne pas vivre au Québec pour pouvoir me rendre en salle de cinéma pour ce Cosi. Je me croiserai les doigts qu'on le verra sur la plateforme européenne
    http://www.theoperaplatform.eu/fr

    C'est grâce à cette plateforme que je passerai quelques heures cette fin semaine en compagnie de mes fils. On pourra déguster une soupe avant d'aborder le premier acte du Vaisseau Fantôme. Le plat principal arrivera avant le deuxième acte, et le dessert avant le troisième. Il a un énorme écran et d'excellents haut-parleurs qui, s'ils détruisent le décor, sont une source de plaisir pour ma famille de mélomanes. Je suis jalouse de ses haut-parleurs.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 26 janvier 2017 15 h 53

      Intéressant de vous lire, madame King.