La bouleversante sincérité de Pascal Amoyel

Si la «carrière» suivait une forme de logique, Pascal Amoyel devrait avoir le statut international d’un Yefim Bronfman.
Photo: La Dolce Volta Si la «carrière» suivait une forme de logique, Pascal Amoyel devrait avoir le statut international d’un Yefim Bronfman.

Il s’agissait, hier à la Salle Bourgie, moins d’un récital que d’un spectacle musical. Le pianiste Pascal Amoyel racontait en musique la vie du grand György Cziffra (1921-1994), qui fut son maître. La narration couvre la vie de Cziffra entre l’âge de 5 ans et l’âge de 31 ans, soit 1953, année qui marque le début de sa reconnaissance, après trois ans d’internement dans un camp pour dissidents. Une saga à côté de laquelle Les misérables de Victor Hugo a presque l’air d’une bluette.

La suite sera plus radieuse pour Cziffra : la fuite de Hongrie lors de l’insurrection de 1956, le refuge en France, pays qui l’idolâtra et le naturalisa en 1968. Quel bonheur que la reconnaissance (tardive) de son génie pianistique et musical. Le spectacle Le pianiste aux 50 doigts nous montre ce qui cimente ce génie. Un ciment existentiel très proche de celui du chef tchèque Karel Ancerl, rescapé des camps. C’est pour cela que dans la 9e Symphonie de Mahler, Ancerl sait de quoi il parle.

Cziffra est associé pour l’éternité à la 2e Rhapsodie de Liszt et, logiquement, dans la dramaturgie créée par Amoyel, l’exécution de cette oeuvre représente « le concert ». Le pianiste aux 50 doigts est un spectacle sincère et bouleversant, très léché dans les éclairages (l’ombre chinoise du pianiste sur la Danse du sabre jouée dans un camp de la Wehrmacht, on dirait du Murnau), bien balancé pour l’amplification de la voix.

Du très bon théâtre

Le pianiste aux 50 doigts participe de cette tentative de briser intelligemment le rituel du concert. Amoyel y réussit, comme Marie-Nicole Lemieux avec son spectacle sur Baudelaire. Et c’est du très bon théâtre, qui mériterait de tourner partout au Québec, comme Éric-Emmanuel Schmitt le fit avant Noël avec Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.

Amoyel soigne tous les passages interstitiels, comme imiter un train ou jouer Happy Birthday à la manière de Debussy ou Schoenberg. Le passage de Solitude de Duke Ellington (Cziffra fut pianiste de bar) au Lento placido des Consolations de Liszt est un bijou d’émotion et la pièce d’Olivier Greif montre la stature de ce compositeur méconnu, véritable Mieczyslaw Weinberg français.

Et il y a Amoyel, le pianiste, fabuleux pétrisseur de matière sonore. Si la « carrière » suivait une forme de logique, cet artiste devrait avoir le statut international d’un Yefim Bronfman. On ne peut que souhaiter que quelqu’un s’en rende compte alors qu’il est encore temps !

Le pianiste aux 50 doigts

Spectacle de Pascal Amoyel (piano) sur György Cziffra, avec des musiques de Liszt, Schumann, Scriabine, Khatchatourian, Greif, Gershwin et Ellington. Mise en scène : Christian Fromont. Salle Bourgie, dimanche 22 janvier 2017.

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