L’opéra coup-de-poing de Poulenc

Marie-Josée Lord en répétition cette semaine dans le rôle de Madame Lidoine, la nouvelle prieure du couvent des carmélites
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Marie-Josée Lord en répétition cette semaine dans le rôle de Madame Lidoine, la nouvelle prieure du couvent des carmélites

Avant le triomphe de billetterie d’Another Brick in the Wall, en mars, l’Opéra de Montréal y va d’une proposition artistique moins populaire. Dialogues des carmélites, mis en scène par Serge Denoncourt, prendra l’affiche samedi prochain pour quatre représentations. Et pourtant, l’opéra de Francis Poulenc est de ceux que l’on n’oublie jamais. Il vaut la peine de tenter l’expérience !

Comment inciter le public à venir voir Dialogues des carmélites, au même titre qu’il ferait la fête à Madame Butterfly ou Carmen ? « En disant que chaque note de la musique vaut le déplacement, ne serait-ce que pour pleurer tellement c’est beau ! » répond spontanément Jean-François Rivest, qui dirigera les représentations montréalaises.

Le chef, qui a déjà présenté Dialogues… à l’Université de Montréal en 2013, voit un autre atout à l’oeuvre de Poulenc, créée en 1957 : « Musique et théâtre sont interreliés de manière extraordinaire, permettant à l’auditeur de vivre une expérience qui le fait entrer profondément à l’intérieur de lui-même. Au-delà d’un spectacle, très beau, on vit quelque chose dont on ressort grandi et qui nous habite. »

Alors, ce qui pourrait rebuter, « c’est le côté curés et bonnes soeurs, dont on est tous un peu écoeurés au Québec. Sauf que ce n’est pas de cela qu’il est question. Même si l’opéra met en scène des bonnes soeurs, on les oublie bien vite pour entrer dans l’évolution des personnages », dit Jean-François Rivest au Devoir.

La peur au ventre

« Ce qui précipite les évolutions des protagonistes, c’est un événement extraordinaire : la Révolution française. Le sujet est universel vis-à-vis de toutes les époques de bouleversements dans notre société, qui amènent différentes personnes à vivre des transformations, des craintes, des aspirations. Le sujet est donc très actuel. » On est effectivement loin d’un quelconque cléricalisme.

« Dialogues des carmélites provoque un choc, parce que l’oeuvre vient nous chercher dans ce que nous sommes vraiment », considère Jean-François Rivest. Et d’ajouter : « Le sujet principal de l’opéra, c’est la peur : la domination de cette peur et la façon de réagir par rapport à cette peur. Ce sujet — comment vivons-nous avec nos peurs? — touche l’humanité, de l’homme des cavernes à aujourd’hui. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Marianne Fiset incarne Blanche de La Force tandis qu’Antoine Bélanger prête sa voix et ses traits au chevalier de La Force.

Il est intéressant de noter que les opéras coup-de-poing, qui prennent ainsi l’auditeur aux tripes, sont très fréquemment des compositions du XXe siècle, de Wozzeck à Lady Macbethdu district de Mtsensk (Chostakovitch), en passant par nombre d’opéras de Britten et jusqu’au Handmaid’s Tale du Danois Poul Ruders. Jean-François Rivest acquiesce : « Dans les chefs-d’oeuvre du répertoire du XXe siècle, nous reconnaissons nos joies, nos terreurs, nos aspirations et nos guerres. »

Une histoire vraie

L’opéra se situe en avril 1789. Blanche, jeune femme d’une lignée d’aristocrates, a peur du monde qui l’entoure. Elle annonce à son père, le marquis de La Force, qu’elle désire entrer dans un couvent de carmélites. Accueillie par la prieure, Madame de Croissy, une femme malade, qui lui signifie que le carmel n’est pas un refuge pour les faibles, Blanche annonce qu’elle veut prendre pour nom soeur Blanche de l’Agonie du Christ.

La novice devient vite proche de la prieure et assiste à l’agonie et à la mort de celle-ci. Madame de Croissy, tourmentée jusqu’aux derniers instants par le nom choisi par Blanche, recommande cette dernière à la sous-prieure, mère Marie de l’Incarnation.

La nouvelle prieure sera cependant Madame Lidoine, qui vient de l’extérieur du couvent. Le chevalier de La Force, frère de Blanche, arrive alors au couvent pour la chercher et la conduire hors de la France, afin qu’elle échappe à la Terreur qui fait suite à la chute de la monarchie. « Rien ne peut m’atteindre » et « nous allons combattre chacun à notre manière », lui rétorque Blanche, alors que les révolutionnaires arrivent.

Les carmélites sont expulsées du couvent et, surveillées, se voient interdire de vivre en communauté. Blanche a réussi à s’échapper et se réfugie dans sa maison d’enfance, saccagée. Les carmélites sont finalement arrêtées, enfermées et condamnées à mort, notamment pour « conciliabules contre-révolutionnaires ». Le jour de l’exécution, sur la place de la Bastille, les soeurs avancent vers la guillotine en chantant Salve Regina. Alors qu’il ne reste plus que l’une d’entre elles, Blanche sort de la foule et va rejoindre ses soeurs en religion sur l’échafaud.

La trame, qui s’inspire de l’histoire réelle des carmélites du couvent de Compiègne, exécutées en juillet 1794, inspira Georges Bernanos en 1948, un an avant sa mort. Ce qui devait être un scénario de film devint une pièce de théâtre que Poulenc adapta, dès 1953, en livret d’opéra. « Ou c’est mon chef-d’oeuvre, ou je veux mourir », écrivait Poulenc pendant la composition. Il vécut jusqu’en 1963.

À Montréal, une distribution 100 % canadienne réunira notamment Marianne Fiset (Blanche de La Force), Mia Lennox (Madame de Croissy), Marie-Josée Lord (Madame Lidoine), Aidan Ferguson (mère Marie de l’Incarnation). Antoine Bélanger sera le chevalier de La Force et Gino Quilico, le marquis de La Force. La production de l’Opéra de Montréal sera mise en scène par Serge Denoncourt, assisté de Suzanne Crocker, dans des décors de Guillaume Lord et des costumes de Dominique Guindon.

Dialogues des carmélites

Opéra de Francis Poulenc d’après la pièce de Georges Bernanos. Les 28 et 31 janvier et les 2 et 4 février à 19 h 30 à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Billets : 514 842-2112.